Ici, une passerelle suffit pour changer de pays. Les navires fluviaux s'amarrent à Kehl, sur la rive allemande du Rhin, mais c'est Strasbourg, en France, qui attire tous les regards. Entre les deux, la passerelle des Deux Rives enjambe le fleuve d'un trait élégant ; une ligne discrète marque au sol l'endroit exact où l'Allemagne devient la France. Peu d'escales offrent ce plaisir simple : traverser une frontière à pied, en quelques minutes, au milieu des cyclistes et des promeneurs du dimanche qui vont et viennent sans jamais montrer le moindre passeport.
Du quai à la Grande Île
Depuis le débarcadère, un sentier plat longe le Rhin jusqu'à la gare de Kehl, à environ 900 m. De là, le tramway D franchit le fleuve et rejoint la station Homme de Fer, en plein centre de Strasbourg, en une quinzaine de minutes. Le trajet vaut déjà le déplacement : on glisse au-dessus des eaux, puis à travers les quartiers récents, avant que la silhouette de la cathédrale n'apparaisse entre les toits. Ceux qui préfèrent rester côté allemand trouveront près du quai le jardin des Deux Rives, un parc frontalier doté d'une tour d'observation en bois, ainsi que la rue commerçante du bourg, appréciée des frontaliers pour ses boulangeries et ses drogueries.
La cathédrale de grès rose
Au bout des ruelles de la Grande Île, la cathédrale Notre-Dame surgit d'un coup, immense. Sa flèche unique s'élève à 142 m ; sa façade de grès rose des Vosges semble changer de teinte selon l'heure. À l'intérieur, l'horloge astronomique attire les curieux, tandis que la nef gothique impose son propre rythme, entre vitraux médiévaux et grandes orgues suspendues. Les places qui l'entourent bourdonnent de terrasses, de librairies et de commerces installés dans des maisons à pans de bois.
La Petite France, quartier des tanneurs
En suivant les canaux vers l'ouest, on atteint la Petite France, l'ancien quartier des tanneurs, des meuniers et des pêcheurs. Les maisons à colombages s'y penchent au-dessus de l'eau, les biefs murmurent sous les ponts, et les toits ouvragés laissaient jadis sécher les peaux. Les Ponts Couverts et le barrage Vauban ferment la perspective ; la terrasse de ce dernier offre l'un des plus beaux points de vue sur l'ensemble. Toute la Grande Île est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1988, une reconnaissance rare pour un centre urbain entier.
Saveurs d'Alsace
Impossible de repartir sans goûter la région. Les winstubs, ces tavernes typiquement alsaciennes aux nappes à carreaux, servent choucroute garnie, tarte flambée et tourtes généreuses, accompagnées d'un riesling ou d'un pinot gris du vignoble voisin. Pour un souvenir sucré, les pâtisseries proposent le kouglof, cette brioche couronnée cuite dans un moule de terre vernissée. Le retour vers Kehl peut se faire par le même tramway, ou en marchant le long des parcs rhénans pour les plus vaillants.
Repères pratiques
| Trajet | Durée approximative |
|---|---|
| Quai de Kehl — gare et tramway (à pied) | 10 à 15 minutes |
| Kehl — centre de Strasbourg (tramway D) | 15 minutes |
| Homme de Fer — cathédrale (à pied) | 5 à 10 minutes |
Deux pays, une seule journée
En fin de journée, la passerelle des Deux Rives se teinte des couleurs du couchant, et l'on revient vers le navire avec un pied dans chaque culture : bretzel d'un côté, kouglof de l'autre. Cette escale raconte, mieux qu'un livre d'histoire, la réconciliation de deux berges longtemps opposées. Ceux qui la vivent comprennent pourquoi les institutions européennes ont choisi Strasbourg : le continent tout entier semble tenir dans cette traversée de quelques centaines de mètres.


