Il arrive qu'un navire soit plus ancien que sa destination. King Abdullah Port, sur la côte de la mer Rouge, n'existait pas au début des années 2010 : ses portiques, ses bassins et la cité nouvelle qui l'entoure sont sortis du sable en une décennie, à une centaine de kilomètres au nord de Djeddah. L'escale, apparue sur les itinéraires en 2020 avec les premières croisières saoudiennes, ouvre une porte encore méconnue sur un royaume longtemps fermé aux visiteurs.

Un port né d'un plan

Le quai de croisière s'insère dans l'un des plus jeunes grands ports de commerce du monde, conçu pour desservir King Abdullah Economic City — KAEC pour les intimes. L'agglomération déroule ses avenues plantées de palmiers entre lagunes artificielles, quartiers résidentiels et zones d'affaires en devenir. Tout y est vaste, net, silencieux : une urbanité en cours d'écriture, que l'on parcourt en navette ou en taxi tant les distances dépassent l'échelle du piéton. Les panneaux annoncent des quartiers entiers encore à naître.

Le front de mer de la ville nouvelle

Côté mer, KAEC soigne son bord d'eau : promenades ombragées, plages aménagées, cafés et restaurants face aux eaux du récif. Non loin, à Thuwal, le campus de la grande université des sciences KAUST témoigne des ambitions du royaume en matière de recherche. Les amateurs de golf trouvent un parcours de championnat qui accueille des tournois internationaux, tandis que les familles rejoignent les plans d'eau calmes de la marina, où voiliers d'initiation et kayaks se partagent le lagon. L'ambiance tient davantage de la station balnéaire naissante que de la cité historique — on vient y observer un pays qui invente, littéralement, son avenir touristique.

Djeddah, à portée d'excursion

La plupart des passagers consacrent leur journée à Djeddah, la grande métropole du sud, accessible en un peu plus d'une heure de route par une autoroute côtière rectiligne. Son quartier ancien, Al-Balad, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, aligne des maisons de corail aux moucharabiehs de bois sculpté, témoins du commerce de la mer Rouge et des routes du pèlerinage. Entre les hautes façades, les souks embaument l'encens, l'oud et les épices; les échoppes de tissus voisinent avec les cafés où l'on sert le breuvage à la cardamome sous les ventilateurs. Les guides locaux, souvent jeunes et polyglottes, racontent avec fierté la réhabilitation en cours de ces maisons centenaires, longtemps laissées à l'abandon.

Comprendre le contexte

  • L'Arabie saoudite délivre des visas électroniques aux croisiéristes de nombreux pays; les compagnies encadrent la démarche avant l'escale.
  • Une tenue couvrante est attendue dans l'espace public, pour les hommes comme pour les femmes; le voile n'est pas exigé des visiteuses.
  • L'alcool est interdit sur tout le territoire.
  • Le riyal saoudien se retire aux guichets automatiques du terminal; les cartes sont largement acceptées.

La Mecque des uns, la mer des autres

Le port sert aussi de point d'entrée vers Médine, ville sainte de l'islam, que rejoignent certains passagers musulmans en excursion organisée. Les autres profitent des plages, du golf ou des sorties de plongée avec masque et tuba sur les récifs voisins, parmi les mieux préservés de la mer Rouge : coraux durs, poissons-papillons et, avec un peu de chance, une tortue imbriquée croisée dans le bleu.

Une escale en devenir

On ne quitte pas King Abdullah Port avec des souvenirs de vieilles pierres : la ville est trop jeune pour cela. On en repart plutôt avec une impression rare, celle d'avoir vu un pays au milieu du gué, entre traditions solidement tenues et ambitions démesurées. Dans dix ans, cette escale ne ressemblera plus à ce qu'elle est aujourd'hui — raison de plus pour la voir maintenant.