À une vingtaine de kilomètres en amont de Phnom Penh, le Mékong enserre une terre plate couverte de vergers et de mûriers que les Cambodgiens appellent l'île de la soie. Koh Oknha Tey vit du fil depuis des générations. Les bateaux de croisière fluviale s'amarrent à la berge, et des tuk-tuks décorés attendent les passagers, klaxons joyeux, à l'ombre des manguiers pour les mener, par des chemins de terre rouge, jusqu'au village de tisserands de Chong Koh. Le trajet lui-même, entre haies de bambous et maisons colorées, vaut déjà le déplacement. La halte dure généralement une demi-journée, ce qui suffit à tout voir sans jamais donner l'impression de courir.
Le fil, du cocon à l'écharpe
La visite suit le chemin de la soie elle-même. On commence devant les plateaux d'élevage, où les vers dévorent les feuilles de mûrier avec un bruit de pluie fine avant de s'enfermer dans leurs cocons dorés. Vient ensuite le dévidage : plongés dans l'eau chaude, les cocons libèrent un fil presque invisible que les femmes enroulent sur de grands dévidoirs de bois. Puis les teintures, préparées dans des bassines aux couleurs profondes, et enfin le tissage. Chaque étape se déroule sous les yeux des passagers, expliquée par celles et ceux qui la pratiquent depuis l'enfance, souvent avec un humour qui n'a pas besoin de traduction. Les démonstrations valent de l'or pour qui n'avait jamais songé qu'un carré de soie commence par une chenille.
Sous les maisons, les métiers
À Chong Koh, presque chaque famille possède son métier à tisser de bois, installé à l'ombre sous la maison sur pilotis. Les pédales battent la mesure, la navette file entre les fils tendus, et les motifs apparaissent ligne après ligne avec une lenteur qui force le respect : une écharpe complexe demande des jours entiers de travail. Les tisserandes produisent notamment le krama, ce foulard à carreaux que l'on voit partout au Cambodge, noué sur la tête des paysans comme au cou des étudiants, ainsi que des étoffes aux teintes profondes destinées aux mariages et aux cérémonies. Les acheter ici, directement à la personne qui les a tissées, donne un tout autre poids au souvenir rapporté dans la valise.
Une campagne qui vit au rythme du fleuve
Entre deux ateliers, le tuk-tuk traverse des scènes de campagne khmère : bananiers, potagers soignés, zébus couchés à l'ombre, écoliers en uniforme bleu et blanc qui font sonner leurs timbres de vélo. Certains itinéraires proposent aussi un tour en kayak le long des berges, au ras de l'eau, pour observer pêcheurs et jardins flottants depuis le fleuve lui-même. Rien ici ne semble mis en scène : la communauté travaille, tout simplement, et accueille ceux qui passent avec une curiosité égale à la leur. Le meilleur de l'escale tient dans ces heures-là, sans monument ni billet d'entrée : un salut échangé par-dessus une haie, un métier qui reprend sa cadence, une théière posée sur la table basse à l'intention des visiteurs de passage.
Conseils pour cette escale fluviale
- Amarrage à la berge; trajet en tuk-tuk jusqu'aux ateliers de tissage.
- Démonstrations complètes, de l'élevage des vers jusqu'au métier à tisser.
- Achats en dollars américains ou en riels, petites coupures utiles.
- Chapeau et bouteille d'eau recommandés : le terrain est plat mais très ensoleillé.
Au moment du départ, les pédales des métiers battent encore sous les maisons, régulières comme un pouls. On emporte de Koh Oknha Tey un carré de soie, bien sûr, mais surtout la mémoire de ces mains précises qui transforment des feuilles de mûrier en étoffes de fête, sur une île que le Mékong berce sans jamais la presser.


