Il faut remonter quelque deux cents kilomètres de fleuve pour atteindre Kolkata. La Hooghly, bras occidental du delta du Gange, porte les navires jusqu'au plus ancien port d'Inde encore en activité, creusé à l'époque de la Compagnie des Indes orientales. Les bassins de Khidderpore, ouverts à la fin du XIXe siècle, accueillent le trafic fluvial, et les croisières qui descendent le Gange depuis Varanasi font de cette arrivée leur point d'orgue. Débarquer ici, c'est entrer d'un coup dans l'ancienne capitale de l'Inde britannique, devenue le grand foyer intellectuel et artistique du pays.
Le marbre et le banian
Au sud du Maidan, l'immense parc central où les gamins disputent des parties de cricket à l'ombre des banians, le Victoria Memorial dresse ses dômes de marbre blanc au-dessus de bassins et de pelouses soignées. Achevé en 1921 en mémoire de la reine, il abrite un musée consacré à l'histoire de la métropole et de la période coloniale. Tout autour, le XIXe siècle aligne palais de justice, cathédrale anglicane et clubs à colonnades, dans un état de patine qui fait tout le caractère du lieu : rien n'y semble restauré pour la photo, et c'est précisément ce qui touche.
Howrah, le pont qui ne dort jamais
Aucune image ne résume mieux Kolkata que le pont de Howrah, gigantesque structure d'acier en porte-à-faux lancée au-dessus de la Hooghly. Piétons chargés de ballots, autobus jaunes, porteurs de fruits et flots de travailleurs s'y croisent du matin au soir, dans un vacarme de klaxons devenu partie du décor. À son pied, le marché aux fleurs de Mullick Ghat déborde de guirlandes d'œillets d'Inde que les grossistes négocient à pleines brassées dès l'aube; l'orange des fleurs, le gris de l'acier et le brun du fleuve composent l'un des tableaux les plus forts de toute l'Asie des escales. Le spectacle, gratuit et permanent, vaut tous les monuments.
La cité des idées et des mains
Kolkata se revendique terre de poètes, de peintres et de libraires, patrie de Tagore, premier Nobel de littérature d'Asie. Sur College Street, les bouquinistes empilent leurs volumes sur des kilomètres de trottoir, autour des cafés où les étudiants refont le monde depuis des générations. Plus au nord, le quartier de Kumartuli abrite les sculpteurs qui façonnent en argile du fleuve les idoles des grandes fêtes hindoues : ateliers ouverts sur la rue, silhouettes de déesses qui sèchent par centaines sous les auvents. Les tramways, parmi les plus anciens d'Asie, brinquebalent encore dans certains quartiers, et une course dans un de ces wagons patinés reste une façon très locale de sentir battre le pouls urbain.
Composer sa journée
Les distances paraissent courtes sur la carte, mais la circulation exige de la patience : mieux vaut choisir deux ou trois secteurs que courir partout. Un matin type combine le marché aux fleurs et le pont de Howrah à la fraîche, le Victoria Memorial ensuite, puis College Street ou Kumartuli selon les goûts, avant un thé au lait bouilli servi dans un gobelet d'argile, tradition locale qui se déguste debout. Les excursions des compagnies fluviales incluent généralement voiture, guide et climatisation, un trio précieux sous ce climat. La roupie indienne est de mise, et les après-midis d'avant-mousson peuvent être écrasants : bouteille d'eau et rythme indulgent recommandés.
Quand le navire redescend la Hooghly, les cheminées, les ghats et la silhouette du pont s'effacent lentement dans la brume de chaleur. Kolkata ne ressemble à aucune autre escale : elle bouscule, elle émeut, elle discute. Longtemps après le départ, on se surprend à repenser à une guirlande d'œillets, à un vers de Tagore aperçu sur un mur, et à cette énergie que le fleuve semble charrier jusqu'à la mer.


