Peu d'escales commencent au beau milieu d'une capitale. Celle-ci, oui. Le navire remonte lentement l'estuaire de la Tamise, croise les tours de verre de Canary Wharf, puis s'immobilise en plein fleuve, face aux dômes jumeaux du Old Royal Naval College. Les canots de transbordement prennent le relais et vous déposent sur un ponton flottant, à quelques mètres de l'un des ensembles baroques les plus célèbres d'Angleterre. Londres est là, tout autour, mais Greenwich garde son rythme à elle : celui d'un bourg de marins devenu gardien de l'heure du monde.
Le Cutty Sark, premier salut au passé
À deux pas du débarcadère, une coque noire cerclée de dorures domine la place. Le Cutty Sark, lancé en 1869, comptait parmi les voiliers de commerce les plus rapides de son époque. Il rapportait le thé de Chine, puis la laine d'Australie, en des temps où la vitesse d'un navire faisait la fortune de ses armateurs. Restauré avec soin après l'incendie de 2007, il repose aujourd'hui sur un berceau de verre : on marche sous sa quille doublée de laiton, une expérience étonnante qui donne la mesure de ces lévriers des mers.
Les dômes de Wren et le Painted Hall
Juste derrière s'ouvrent les cours du Old Royal Naval College, dessiné par Christopher Wren, l'architecte de la cathédrale Saint-Paul. L'ancien hospice des marins abrite le Painted Hall, une salle d'apparat dont le plafond peint a demandé dix-neuf années de travail à James Thornhill. C'est ici que la dépouille de l'amiral Nelson fut exposée après Trafalgar. On y entre en baissant la voix; on en ressort en se tordant le cou.
Du musée maritime au méridien
En poursuivant vers le parc, le National Maritime Museum déroule plusieurs siècles d'aventure navale, des instruments de navigation aux grandes explorations. L'entrée est libre, comme dans la plupart des grands musées britanniques. À côté, la Queen's House conserve son fameux escalier en colimaçon surnommé « escalier des tulipes ». Vient ensuite la montée, douce mais réelle, à travers les pelouses de Greenwich Park jusqu'au Royal Observatory. Le méridien d'origine passe dans sa cour : une ligne de laiton scellée au sol sépare l'hémisphère est de l'hémisphère ouest, et chacun s'amuse à poser un pied de chaque côté de la planète. Depuis la terrasse, le regard embrasse la boucle de la Tamise, les gratte-ciel de la City et le dôme blanc de l'O2.
Le marché et les rues du bourg
Redescendu vers le centre, le bourg retrouve son visage de village : ruelles georgiennes, librairies, pubs patinés par le temps. Sous la verrière du Greenwich Market, artisans, antiquaires et comptoirs de cuisine de rue se partagent une centaine d'étals. L'endroit convient parfaitement pour dîner sans s'éloigner du fleuve, entre une part de tourte et un cornet de churros.
Pousser jusqu'au cœur de Londres
Si l'horaire le permet, la capitale est à portée de main. Deux options simples s'offrent aux passagers :
- le DLR, un métro léger automatisé, relie la station Cutty Sark à la City en une vingtaine de minutes;
- les navettes fluviales quittent le Greenwich Pier en direction de Tower Bridge et de Westminster, avec la Tamise en guise d'avenue.
Tour de Londres, abbaye de Westminster, relève de la garde : tout devient accessible, à condition de garder un œil sur l'heure du dernier canot. Beaucoup de croisiéristes choisissent pourtant de ne pas s'éloigner, et ils n'ont pas tort : rares sont les quartiers qui condensent autant d'histoire en si peu de rues.
Au retour, la lumière du soir glisse souvent sur les façades de Wren pendant que le canot regagne le navire. L'escale aura montré ce que Londres possède de plus maritime : un fleuve qui travaille encore, un voilier de légende et cette ligne invisible sur laquelle le monde entier règle ses horloges. On remonte à bord avec l'impression d'avoir tenu le temps entre ses mains.


