Aucun quai, aucune maison, aucun lampadaire : Lunga se mérite. On y aborde en zodiac ou par une passerelle flottante posée sur les rochers, après une navigation entre les îlots basaltiques des Treshnish, à l'ouest de l'île de Mull, dans les Hébrides intérieures. Le débarquement a des airs d'expédition : on enjambe les algues, on se passe les sacs de main en main, puis le sentier s'élève vers les terrasses herbeuses. À peine le pied posé sur les galets, une évidence s'impose : ici, ce sont les oiseaux qui reçoivent. Des milliers d'entre eux couvrent les pentes, et leur rumeur remplace le bruit du monde.
Les macareux à portée de regard
La star des lieux tient dans vingt centimètres de plumes. Les macareux moines des Treshnish nichent dans des terriers creusés au bord des sentiers, et ils comptent parmi les plus faciles à observer de toute l'Écosse. Curieux, presque effrontés, ils se posent à quelques mètres des marcheurs immobiles, un bec chargé de poissons argentés, avant de disparaître sous terre. Les photographes s'agenouillent, les autres retiennent leur souffle. La règle est simple et les guides y veillent : rester sur les sentiers, ne jamais s'approcher des terriers, laisser les oiseaux dicter la distance.
Harp Rock, la falaise aux dix mille cris
En suivant le sentier côtier vers le sud, on atteint Dun Cruit, surnommé Harp Rock : un éperon rocheux séparé de l'île par un étroit bras de mer. Sa paroi verticale porte une colonie spectaculaire de guillemots serrés épaule contre épaule, mêlés de petits pingouins, de mouettes tridactyles et de fulmars. Le vacarme, l'odeur, le mouvement incessant : l'ensemble compose l'un des grands spectacles naturels des Hébrides, et il ne coûte qu'une marche d'une demi-heure. En contrebas, des phoques gris pointent régulièrement leur tête ronde entre les algues.
Une île qui fut habitée
Lunga n'a pas toujours appartenu aux seuls oiseaux. Près du point de débarquement, des murs de pierre effondrés marquent l'emplacement d'un hameau abandonné au XIXe siècle, quand les dernières familles quittèrent ces îles trop isolées. Quelques minutes suffisent pour parcourir ces ruines couvertes de fougères, et pour mesurer ce que représentait la vie ici : la tourbe, les moutons, la mer pour seul chemin. Le sommet de l'île, une table d'herbe rase, offre ensuite une vue circulaire sur les Treshnish, Mull, et par temps clair les silhouettes de Coll et de Tiree.
Staffa et la grotte de Fingal, l'autre merveille du jour
La plupart des itinéraires jumellent Lunga avec Staffa, sa voisine aux orgues de basalte. On y admire, depuis la mer ou par un sentier aménagé, la grotte de Fingal et ses colonnes hexagonales qui inspirèrent une ouverture célèbre à Mendelssohn après sa venue en 1829. Les deux îles racontent la même histoire volcanique, chacune à sa manière : Staffa par la géométrie, Lunga par la vie qui a colonisé la pierre. L'accostage y dépend, là aussi, de l'humeur de la mer.
Bien préparer sa sortie
- Le débarquement dépend entièrement de la houle; prévoir que l'horaire peut changer.
- Bottes ou chaussures imperméables utiles : les galets du rivage sont glissants.
- La saison des macareux court d'avril à début août; après, les colonies se vident d'un coup.
- Aucun abri ni service sur place : emporter eau, collation et vêtements chauds, même en juillet.
- Jumelles et objectif long recommandés, même si les oiseaux se laissent approcher de près.
Au retour, tandis que le bateau s'écarte des rochers, les pentes de l'îlot semblent encore bouger tant les ailes y sont nombreuses. On n'a rien acheté, rien consommé, rien coché sur une liste. On a seulement partagé quelques heures avec un monde qui se passe très bien de nous. C'est peut-être la définition même d'un privilège.


