Longtemps avant l'accostage, une façade safran capte le regard : deux tours jumelles, une coupole verte, trois cents mètres de bâtiments posés sur un éperon rocheux au-dessus du Danube. L'abbaye de Melk ne domine pas seulement la bourgade à ses pieds; elle ouvre la Wachau, cette vallée viticole classée où le fleuve se faufile entre terrasses et villages pendant une trentaine de kilomètres. Les navires fluviaux s'amarrent à quelques minutes à pied du centre : ici, toute l'escale se joue à hauteur de promeneur.

Suivre les carreaux de couleur

Melk a eu une idée délicieuse pour guider ses visiteurs : des carreaux de verre colorés incrustés dans la chaussée. Les bleus mènent du débarcadère à la fontaine de la place centrale; les jaunes prennent le relais vers l'abbaye. En chemin, la bourgade déroule ses façades pastel, ses enseignes en fer forgé, ses pâtisseries où la tentation porte le nom de strudel aux abricots — la Wachau est le verger de l'Autriche, et ses Marillen font la fierté de chaque cuisine.

Neuf siècles au-dessus du fleuve

En 1089, le margrave Léopold II confia son château aux moines bénédictins. Ils n'en sont jamais partis. La communauté traverse les siècles derrière ces murs, et l'édifice actuel, chef-d'œuvre baroque élevé au début du XVIIIe siècle par l'architecte Jakob Prandtauer, célèbre cette continuité avec une assurance éblouie. On y monte en un quart d'heure de marche tranquille depuis le quai; la pente est douce et le panorama récompense chaque pas.

Bibliothèque, marbre et vertige

La visite des salles d'apparat culmine en deux lieux que l'on n'oublie pas. La salle de marbre d'abord, où un plafond peint en trompe-l'œil creuse un ciel ouvert sur les banquets d'autrefois. La bibliothèque ensuite : des dizaines de milliers de volumes anciens sous des boiseries dorées, dans une lumière tamisée qui impose le silence sans qu'aucun écriteau le demande. Entre les deux, une terrasse en balcon s'avance au-dessus du Danube — la vue s'échappe vers les toits de la bourgade jusqu'aux premières vignes de la vallée, et les appareils photo s'y donnent rendez-vous.

L'église, feu d'artifice final

On termine par l'église abbatiale, débordement d'or, de fresques et de stucs où le baroque autrichien atteint son point d'incandescence. Même les visiteurs saturés de sanctuaires européens marquent un temps d'arrêt sous la coupole. Les jardins de l'abbaye, avec leur pavillon aux fresques exotiques et leurs allées de tilleuls, offrent ensuite une respiration bienvenue avant la redescente.

Le temps qui reste

Selon l'horaire du navire, il reste souvent une heure à flâner. Elle s'emploie bien : un café en terrasse sur la place, quelques emplettes — confitures d'abricots, vins de la vallée, pains d'épices —, ou simplement un banc au bord de l'eau à regarder passer les cyclistes de la piste du Danube, qui relie Passau à Vienne et fait de Melk l'une de ses haltes les plus courues. Beaucoup de croisières enchaînent l'après-midi avec la navigation dans la Wachau : le meilleur siège sera alors sur le pont supérieur, rive gauche puis rive droite, à saluer Dürnstein et ses ruines perchées.

Une image qui reste accrochée

Au départ, l'abbaye accompagne longtemps le navire, safran sur ciel changeant, avant de disparaître derrière un coude du fleuve. Il en reste une impression singulière : celle d'un lieu où la foi, le savoir et le paysage ont conclu un pacte il y a neuf cents ans et le respectent encore. Les escales de quelques heures laissent rarement un sentiment aussi net d'avoir touché à quelque chose de permanent.