Dans la plaine du sud de la Hongrie, le Danube coule large et paisible entre des rives basses. Rien n'annonce, à première vue, que Mohács occupe une place si particulière dans la mémoire du pays. C'est pourtant ici que bascula le destin du royaume hongrois, et c'est ici aussi que survit l'un des carnavals les plus étranges d'Europe. Les bateaux fluviaux s'amarrent au quai de la petite cité, à quelques pas des premières maisons.

Des masques cornus contre l'hiver

Chaque février, la petite cité disparaît sous les peaux de mouton et les masques de bois cornus du Busójárás, un carnaval inscrit au patrimoine immatériel de l'UNESCO. La tradition, portée par les communautés croates et serbes établies ici de longue date, chasse l'hiver à grand renfort de crécelles, de danses et de feux; le moment le plus attendu reste l'arrivée des busós en barque, surgissant du Danube comme leurs ancêtres l'auraient fait pour chasser l'occupant. Hors saison, le musée Busóudvar permet de s'approcher des masques sculptés et des costumes : les figures grimaçantes, alignées dans la pénombre, impressionnent même les visiteurs les plus flegmatiques. Les ateliers locaux perpétuent la sculpture de ces visages de saule, et regarder un artisan au travail aide à comprendre ce que ces traditions représentent pour la population.

1526, l'année dont on parle encore

À la sortie de la localité, un parc mémorial marque l'emplacement de la bataille de Mohács. En août 1526, l'armée du royaume de Hongrie y fut écrasée par les forces ottomanes; le jeune roi Louis II périt dans la déroute, et le pays entra pour un siècle et demi dans l'orbite de la Sublime Porte. Les Hongrois disent encore, devant un revers, « plus fut perdu à Mohács ». Sur les fosses communes retrouvées par les archéologues, des stèles de bois sculpté figurent soldats, chevaux et croix dans un grand jardin de mémoire. Parcourir le site, sobre et émouvant, éclaire d'un jour nouveau tout ce que l'on verra ensuite à Budapest.

Pécs et Villány, les voisines qui valent le détour

Mohács sert de porte d'entrée vers deux excursions très différentes. À une cinquantaine de kilomètres à l'ouest, Pécs aligne deux millénaires d'histoire : sa nécropole paléochrétienne, inscrite à l'UNESCO, côtoie les traces de l'époque ottomane, les céramiques irisées de la manufacture Zsolnay et une vie universitaire animée qui remplit les terrasses dès les beaux jours. À une trentaine de kilomètres au sud-ouest, les collines de Villány produisent parmi les rouges les plus réputés de Hongrie; les caves centenaires du village s'ouvrent aux dégustations, verre de kékfrankos ou de cabernet à la main.

La table danubienne

Impossible de repartir sans avoir goûté le halászlé, la soupe de poisson au paprika que les cuisiniers du cru préparent avec les prises du fleuve. Servie brûlante, d'un rouge profond, elle résume la région entière : le Danube, le paprika et une générosité sans façons. Les restaurants du bord de l'eau la proposent en toute saison, accompagnée de pain de campagne et, pour les gourmands, d'un strudel aux cerises en finale. Le repas pris, il reste à flâner sur la promenade riveraine, où les pêcheurs surveillent leurs lignes comme leurs aïeux avant eux.

Au moment où le bateau reprend le courant, la plaine reprend son silence et l'on repense à ce que cache cette rive tranquille : des masques qui défient l'hiver, une bataille qui hante encore une nation, des vignes et du paprika. Les escales les plus discrètes sont parfois celles qui donnent le plus à réfléchir, longtemps après que la proue s'est tournée vers l'aval.