Le Río de la Plata est si large qu'on le prendrait pour la mer; les Uruguayens, eux, l'appellent simplement « le fleuve ». Montevideo s'étire sur sa rive nord, et son terminal de croisière touche littéralement la Ciudad Vieja : aucune navette, aucun transbordement, on franchit la grille du port et la capitale commence. Peu de grandes villes d'Amérique du Sud se laissent aborder aussi facilement.
Le Mercado del Puerto, temple de la braise
Juste en face des grilles, une halle de fer forgé du XIXe siècle abrite le rendez-vous le plus savoureux de l'escale. Sous la charpente du Mercado del Puerto, les parrillas alignent leurs braises : côtes de bœuf, saucisses, provoleta fondante, le tout grillé à la vue des clients accoudés au comptoir. À midi, l'endroit bourdonne de conversations et de fumée parfumée. S'attabler ici en début d'escale, c'est comprendre d'emblée le rapport presque religieux des Uruguayens à la viande grillée; les moins carnivores se rabattront sur le chivito, généreux sandwich national, ou sur un verre de tannat, le cépage emblème du pays.
La Ciudad Vieja, entre patine et renouveau
Le quartier ancien déroule ensuite ses rues en damier, où les palais défraîchis voisinent avec les galeries d'art et les cafés de la nouvelle génération; la rue piétonne Sarandí en forme l'axe le plus animé, ponctué de bouquinistes et de musiciens de rue. En marchant vers l'est, on atteint en un kilomètre et demi la Plaza Independencia, gardée par la statue équestre du héros national Artigas, dont le mausolée occupe le sous-sol de la place. Une porte de pierre isolée y rappelle la citadelle disparue : c'est l'ancien accès de la cité fortifiée, conservé comme un seuil symbolique entre les époques. Sur la place se dresse le Palacio Salvo, gratte-ciel excentrique de 1928 qui fut longtemps le plus haut d'Amérique du Sud; à deux pas, le théâtre Solís, doyen des scènes du pays, ouvre ses colonnades aux visites guidées. Chaque coin de rue réserve une façade Art déco ou un vendeur ambulant, thermos sous le bras.
Le maté, mode d'emploi
Impossible de passer une heure à Montevideo sans remarquer le rituel : la calebasse dans une main, le thermos d'eau chaude calé sous le coude, à toute heure et en tout lieu. Les Uruguayens comptent parmi les plus grands buveurs de maté du continent, et l'infusion se partage entre amis selon un protocole précis : même eau, même paille, chacun son tour, sans jamais remercier avant d'avoir terminé. Les boutiques du centre vendent calebasses et bombillas, le souvenir le plus local qui soit; certaines gravent les initiales de l'acheteur pendant qu'il patiente.
La rambla, balcon sur le fleuve-mer
Pour clore l'escale, rien ne vaut la rambla, cette promenade qui épouse le rivage sur plus de vingt kilomètres, l'une des plus longues du monde en milieu urbain. Joggeurs, pêcheurs à la ligne, familles et couples s'y retrouvent face à l'eau, surtout à l'heure où le soleil descend et teinte le large de reflets cuivrés. Marcher un moment le long du parapet, c'est participer au rituel le plus démocratique de la capitale : tout Montevideo finit par y passer, thermos sous le bras, sans se presser.
Le navire largue les amarres et la ville s'éloigne doucement, ponctuée par la silhouette du Palacio Salvo. Montevideo n'éblouit pas, elle apprivoise : une braise, une place, un thermos de maté partagé. Ceux qui la comparaient d'avance à Buenos Aires repartent avec une conviction : cette capitale-là ne ressemble qu'à elle-même. Et rien n'interdit de grignoter, en guise d'au revoir, un alfajor acheté sur le chemin du retour.


