Passé le 68e parallèle, la lumière ne se comporte plus comme ailleurs : nuit continue en plein hiver, soleil qui refuse de se coucher l'été. C'est dans cette lumière étrange que vit Mourmansk, la plus grande ville du monde au nord du cercle polaire. Son existence tient à une anomalie généreuse : grâce aux derniers effluves du courant nord-atlantique, la baie de Kola ne gèle pas, et le grand port arctique de la Russie travaille douze mois par année. La gare maritime accueille les passagers au cœur même de la cité, à quelques pas de la vedette locale : un brise-glace devenu légende.

Le Lénine, premier brise-glace nucléaire du monde

Amarré près de la gare maritime, le Lénine fut, à sa mise en service en 1959, le premier navire de surface à propulsion nucléaire de la planète. Trente ans durant, il a ouvert la route maritime du Nord aux convois soviétiques avant de prendre sa retraite en 1989, converti en musée. Les visites, menées en groupe, parcourent la passerelle, la salle des machines, le carré des officiers aux boiseries soignées et l'infirmerie : un condensé de la démesure polaire soviétique, long de 134 mètres et conservé avec une fierté palpable. Pour beaucoup de croisiéristes, c'est le grand moment de l'escale, à deux minutes à pied du débarcadère; les compagnies incluent généralement le navire-musée dans leurs excursions accompagnées.

Aliocha, la sentinelle de la colline

Sur les hauteurs, la silhouette d'un soldat de béton de 35 mètres monte la garde face à la baie. Le monument Aliocha, parmi les plus hautes statues de Russie, honore les défenseurs de l'Arctique soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale, quand Mourmansk, presque entièrement incendiée par les bombardements, servait de porte d'entrée aux convois alliés. La flamme éternelle brûle à ses pieds, et l'esplanade offre le meilleur panorama sur la rade : grues, sous-marins au loin, cargos et collines dénudées à perte de vue. Le taxi grimpe en une dizaine de minutes depuis le centre.

La ville, entre béton et lumière

Rien ici d'un décor de gravure ancienne : reconstruite après-guerre, la cité aligne larges avenues et façades colorées pour égayer l'hiver, sillonnées par l'un des réseaux de trolleybus les plus septentrionaux de la planète. L'église du Sauveur-sur-les-Eaux, en brique rouge au-dessus de la baie, veille sur les marins; le musée régional raconte la géologie de la péninsule de Kola et la culture du peuple sami, éleveur de rennes de ces latitudes. Le square des Cinq-Coins, cœur officieux du centre, rassemble hôtels, commerces et animations selon la saison. Les cafés du centre servent une cuisine nordique solide, soupe de poisson et saumon en tête, et les boutiques proposent bois de renne sculpté et artisanat sami en souvenir.

Selon la saison

L'expérience change du tout au tout selon le calendrier. L'été, le soleil de minuit permet des soirées irréelles où la ville ne dort jamais vraiment. L'automne et l'hiver, la nuit polaire s'installe, et Mourmansk devient l'une des portes des aurores boréales, que certaines excursions partent chercher hors des lumières urbaines. Quelle que soit la saison, un coupe-vent s'impose : le temps tourne vite au bord de la baie de Kola.

En reprenant la mer, on regarde s'éloigner Aliocha au-dessus des grues du port. La ville n'a ni vieux quartiers ni élégances méridionales; elle a mieux : la conviction tranquille de ceux qui vivent là où la carte pâlit. On en repart avec un respect nouveau pour les latitudes extrêmes, et l'envie de raconter ce port qui ne gèle jamais.