Le quai n'existe pas. Le transbordeur ralentit, la coque frôle le fond clair, et l'on pose le pied directement dans le sable tiède : bienvenue à Mystery Island, l'une des rares escales du Pacifique où l'infrastructure se résume à une plage. Cet îlot du sud du Vanuatu, que les habitants appellent Inyeug, mesure environ un kilomètre de long sur deux cents mètres de large. Personne n'y vit en permanence : l'absence d'eau douce l'a toujours interdit, et la tradition locale y voit d'ailleurs un lieu habité par les esprits une fois la nuit tombée.

Une île qui se remplit le matin, se vide le soir

Les jours de navire, une flottille de barques traverse le bras de mer depuis Aneityum, la grande île voisine distante de moins d'un kilomètre. Ses habitants installent alors étals d'artisanat, grillades de poisson et de langouste, tresses de pandanus et noix de coco à boire. Salaires de la journée empochés, tout le monde repart au crépuscule et l'îlot retrouve son silence, ses bernard-l'ermite et le froissement régulier du récif. Ce commerce éphémère constitue une ressource importante pour la communauté d'Aneityum, ce qui donne aux achats sur place un sens bien concret.

La piste des avions fantômes

Une bande herbeuse traverse l'îlot de part en part : c'est l'ancienne piste d'aviation aménagée par les forces alliées durant la Seconde Guerre mondiale. Sa position, invisible depuis certaines approches maritimes, faisait surgir les appareils comme de nulle part aux yeux des observateurs; le surnom de Mystery Island viendrait de là. De petits avions s'y posent encore occasionnellement, et la piste sert aujourd'hui d'axe de promenade : la traverser, c'est passer d'une plage à l'autre en deux minutes.

Masque, tuba et pieds nus

L'îlot se prête à un programme d'une simplicité désarmante. Le tour complet à pied prend entre trente et quarante-cinq minutes, en longeant tour à tour lagon turquoise, rochers coralliens et plages désertes. Les fonds justifient qu'on apporte ou qu'on loue un équipement de plongée en apnée : coraux en bon état, poissons multicolores, eau dont la clarté porte à des dizaines de mètres, avec un secteur réputé vers l'extrémité sud de l'ancienne piste. Les moins aquatiques trouveront leur bonheur à l'ombre des cocotiers, un fruit frais à la main, ou en observant les pirogues à balancier tirées sur le rivage. Les marées changent le visage des lieux d'heure en heure : à marée basse, des bancs de sable émergent au large et l'on marche loin dans le lagon, de l'eau aux chevilles, entouré de bénitiers et d'étoiles de mer bleues. Arrivez tôt si votre horaire le permet, l'ombre naturelle se fait rare une fois le soleil au zénith.

Prévoir léger, prévoir juste

Tout ce dont vous aurez besoin doit descendre avec vous : crème solaire, chapeau, eau, argent comptant en petites coupures, l'électricité et les terminaux de paiement étant absents de l'équation. Des sandales d'eau protègent des coraux au moment de la baignade. Les vendeurs acceptent généralement les dollars australiens et parfois américains, en plus du vatu local. Aucune route, aucun véhicule, aucune boutique permanente : les repères habituels d'une escale s'effacent, et c'est exactement le but. Ajoutons un mot sur la météo du Pacifique Sud : la saison plus humide, de novembre à avril, peut compromettre le débarquement si la houle se lève, les capitaines tranchant au matin même.

Quand le dernier transbordeur regagne le navire, l'îlot redevient ce qu'il était au lever du jour : un croissant de sable et de cocotiers posé sur un lagon, rendu aux esprits et aux oiseaux. Peu d'escales offrent une journée aussi dépouillée; c'est souvent celle que les passagers du Pacifique Sud racontent en premier une fois rentrés.