La route qui quitte Iquitos traverse une centaine de kilomètres de forêt, puis s'arrête net au bord du Marañón. Là se tient Nauta, petite cité fluviale de l'Amazonie péruvienne où l'asphalte cède définitivement la place à l'eau. C'est ici qu'embarquent la plupart des voyageurs en partance pour la réserve nationale Pacaya-Samiria, l'une des plus vastes aires protégées du Pérou. L'escale est brève, souvent limitée à quelques heures avant ou après la navigation, mais elle vaut mieux qu'un simple point de passage. Il faut dire que cette chaussée est la seule véritable route de tout le département de Loreto : Iquitos passe pour la plus grande agglomération du monde inaccessible par voie terrestre, et ce cul-de-sac d'asphalte résume à lui seul le règne du fleuve dans la région.

Une bourgade tournée vers le fleuve

La localité vit au rythme des embarcations qui accostent le long de sa rive : pirogues chargées de régimes de bananes, bacs venus des villages voisins, navires d'expédition aux coques blanches. Les mototaxis pétaradent entre le débarcadère et la place centrale, transportant passagers, sacs de riz et blocs de glace. Rien n'est mis en scène; tout fonctionne, simplement, comme dans n'importe quelle bourgade amazonienne où le fleuve tient lieu de voie principale. Sur la place ombragée de manguiers, les habitants attendent la fraîcheur du soir; les enfants, eux, plongent du débarcadère en riant dès que la chaleur l'exige.

Le marché, premier contact avec l'Amazonie

À quelques rues de l'eau, le marché mérite une flânerie attentive. Les étals débordent de poissons du Marañón, de fruits dont les noms chantent, camu camu, aguaje, cocona, et de produits de la forêt qu'on ne trouve dans aucune épicerie du Nord. Observez les vendeuses trancher les fruits à la machette, écoutez le mélange d'espagnol et de langues locales : en dix minutes, ce marché en apprend davantage sur la région que bien des exposés.

La naissance de l'Amazone

À une dizaine de kilomètres en aval de Nauta, le Marañón rejoint l'Ucayali. De cette rencontre naît officiellement l'Amazone, le plus puissant cours d'eau de la planète. Les navires qui appareillent d'ici franchissent presque tous ce confluent, où deux masses d'eau aux teintes différentes se côtoient un moment avant de se fondre. Restez sur le pont à ce passage; avec un peu de chance, des dauphins roses viennent chasser dans les remous.

Aux portes de Pacaya-Samiria

Nauta doit son rôle de porte d'embarquement à sa position : en amont commencent les eaux noires et les forêts inondées de Pacaya-Samiria, royaume des singes hurleurs, des paresseux et des ibis. Les croisières d'expédition y consacrent l'essentiel de leur itinéraire, en explorant les affluents en petites embarcations au lever du jour. La bourgade, elle, reste le dernier endroit où acheter un chapeau, une bouteille d'eau ou un sac de fruits avant la forêt.

Le quai au crépuscule

Si l'horaire le permet, attardez-vous sur la rive en fin de journée. Le soleil descend derrière le Marañón dans un embrasement orangé, les hérons regagnent les arbres par vols entiers et les lumières des pirogues clignotent sur l'eau sombre. Les grillons prennent le relais des moteurs, et l'air sent la vase tiède et le bois mouillé. On comprend alors pourquoi tant d'itinéraires amazoniens commencent ici : Nauta n'est pas une attraction, c'est un seuil. En le franchissant, le voyageur quitte le monde des routes pour entrer dans celui du fleuve, et ce basculement, discret mais réel, reste l'un des souvenirs les plus justes que l'Amazonie puisse offrir.