Quand la bora se lève, les marins de Novorossiïsk amarrent double : ce vent tombé des montagnes peut balayer la baie de Tsemes plusieurs jours durant, à faire givrer les gréements en plein hiver. Entre deux rafales, le grand port russe de la mer Noire vit au rythme des pétroliers, des céréaliers, des silos à ciment et d'une mémoire de guerre qui structure encore ses larges avenues. L'escale ne ressemble à aucune autre du bassin : ni station balnéaire, ni cité-musée, mais un port de travail au caractère entier, qui se laisse apprivoiser en marchant, sans détour ni décor.

Le long du front de mer

Les navires accostent au cœur de la rade, et la promenade commence naturellement sur le quai de l'amiral Serebriakov, du nom d'un des fondateurs de la colonie de 1838. Cette esplanade suit la courbe de la baie sur plusieurs kilomètres, ponctuée de monuments, de fontaines et de bancs tournés vers les eaux où manœuvrent cargos et remorqueurs. Les habitants s'y retrouvent en fin de journée, cornets de glace en main, entre les pêcheurs à la ligne et les mariés venus se faire photographier face à la mer; le visiteur s'y fond sans effort, et c'est la meilleure façon de prendre le pouls des lieux avant de choisir ses étapes. Les kiosques vendent maïs grillé et kvas en été, et les panneaux photographiques disposés le long de la balustrade montrent la rade telle qu'elle était en 1943 — saisissant contraste avec les pétroliers d'aujourd'hui.

Un croiseur amarré pour toujours

Pièce maîtresse du front de mer : le croiseur Mikhaïl Koutouzov, 210 mètres d'acier gris lancés en 1952, aujourd'hui navire-musée rattaché au grand musée naval du pays. La visite guidée parcourt ponts, tourelles et coursives étroites, et donne une idée très concrète de la vie des centaines de marins qui s'y relayèrent durant la guerre froide, des cuisines exiguës aux postes de tir, en passant par les couchettes superposées où l'on mesure ce que le mot promiscuité voulait dire. Depuis les superstructures, la vue embrasse toute la rade, ses grues et ses montagnes pelées — la meilleure introduction qui soit à une agglomération dont le destin s'est toujours joué sur l'eau.

Malaïa Zemlia, la mémoire de 1943

À l'extrémité de la baie s'avance un monument en forme d'étrave jaillissant du rivage : le mémorial de Malaïa Zemlia. Il commémore les 225 jours de 1943 durant lesquels un petit détachement soviétique débarqué de nuit tint une tête de pont face aux forces allemandes, épisode qui valut à Novorossiïsk le titre de « ville héros ». La galerie intérieure, sobre et solennelle, monte doucement vers un cœur sculpté où bat une musique grave; alentour, blindés, canons et vedettes composent un musée à ciel ouvert que l'on parcourt librement. Même sans lire le russe, on comprend l'essentiel : la cité fut détruite presque entièrement, puis rebâtie dans le style soviétique des années cinquante, et elle n'a rien oublié — ses avenues rectilignes et ses façades à colonnades sont elles-mêmes un livre d'histoire.

Les bulles d'Abrau-Diourso

À une vingtaine de kilomètres dans les collines, le lac d'Abrau réserve une fin de journée plus légère : le domaine d'Abrau-Diourso, fondé en 1870 pour fournir la cour impériale, produit depuis des vins mousseux réputés dans tout le pays. Caves voûtées creusées au XIXe siècle, dégustations et terrasses au bord d'une eau étonnamment turquoise composent un contrepoint inattendu aux grues du port; les excursions des navires y conduisent en une demi-heure de route à travers les vignobles. De retour à bord, on regarde la rade s'éloigner entre montagnes et silos, avec le sentiment d'avoir vu une Russie active et sans fard, qui réserve au voyageur curieux davantage qu'elle ne promet de loin.