Peu de villes accueillent les navires avec un monument. À Odessa, la passerelle du terminal maritime débouche au pied de l'escalier Potemkine : 192 marches de granit qui montent vers la ville haute en jouant avec la perspective, conçues pour paraître interminables vues d'en bas. Sergueï Eisenstein en fit en 1925 la scène la plus célèbre du cinéma muet. Les gravir, ou emprunter le funiculaire qui les longe, constitue le plus beau début d'escale de la mer Noire.

Une ville née d'un décret et d'idées françaises

Odessa est jeune pour une légende : fondée en 1794 par décret de Catherine II, elle fut façonnée par des étrangers. L'amiral d'origine espagnole José de Ribas traça le port, puis le duc de Richelieu, aristocrate français fuyant la Révolution, administra la cité naissante et lui donna ses ambitions. Sa statue en toge romaine accueille les voyageurs au sommet de l'escalier. Derrière lui s'ouvre le boulevard Prymorsky, une terrasse plantée de platanes qui domine les installations portuaires, ponctuée de palais et de la colonnade du palais Vorontsov. Tout au bout, la passerelle que l'on surnomme le pont de la Belle-Mère enjambe un ravin vers le quartier des palais; les cadenas des amoureux y ont remplacé les querelles familiales de la légende. Ce centre historique figure depuis 2023 au patrimoine mondial de l'UNESCO.

L'Opéra, orgueil de la cité

Quelques rues plus loin, le théâtre d'opéra et de ballet impose sa rotonde néobaroque. Élevé en 1887 par les architectes viennois Fellner et Helmer, il passe pour l'un des plus beaux d'Europe, avec sa salle en fer à cheval dorée à la feuille et son plafond consacré à Shakespeare. Si les horaires s'y prêtent, une représentation ou une simple visite de la salle justifie de réorganiser sa journée. Le quartier alentour aligne banques éclectiques, hôtels particuliers et cours intérieures où le linge sèche entre les balcons ouvragés.

La rue Deribasivska et le jardin municipal

L'artère la plus vivante porte le nom de De Ribas. Piétonne, bordée de terrasses, la rue Deribasivska concentre la rumeur des soirs d'été : musiciens, vendeurs de glaces, familles en promenade. À mi-parcours s'ouvre le jardin municipal, dessiné en 1803, avec son kiosque à musique et ses sculptures que les passants frottent pour la chance. Tout près, le passage marchand du 19e siècle déploie ses galeries sous verrière, décor d'atlantes et de stucs qui rappelle Milan ou Saint-Pétersbourg.

L'esprit d'Odessa

Carrefour de commerce et de mer, la cité fut grecque, italienne, juive, française et russe tout à la fois; ce mélange a produit un humour, une littérature et une cuisine qui n'appartiennent qu'à elle. Pouchkine y vécut un exil doré et commença ici Eugène Onéguine; sa statue veille sur le boulevard. Aux tables du centre, les aubergines à l'odessite, le poisson de la mer Noire et les forshmaks racontent la même histoire de carrefour. Prévoyez une pause dans un café de la rue Deribasivska plutôt qu'un musée de plus : l'âme de la ville se goûte mieux qu'elle ne se visite.

Organiser ses heures

Tout l'essentiel tient dans un rectangle d'un kilomètre autour de l'escalier : boulevard, opéra, Deribasivska, passage et jardin municipal se parcourent à pied, sans transport, et le funiculaire épargne la montée finale à ceux qui préfèrent ménager leurs forces. Les amateurs d'histoire ajouteront le musée archéologique ou le musée des beaux-arts; les flâneurs préféreront les cours cachées et les balcons.

En redescendant les 192 marches vers le terminal, la perspective s'inverse : la mer occupe tout l'horizon, comme au premier matin de son histoire, quand tout restait à bâtir entre la steppe et l'eau. Odessa a été bâtie pour ce face-à-face, et le voyageur qui s'éloigne sur l'eau comprend qu'il vient d'occuper, quelques heures durant, la place exacte pour laquelle elle fut dessinée.