Sur les quais d'Oltenita, on embarque plus souvent qu'on ne débarque. Cette ville roumaine du bas Danube, établie près du confluent de l'Arges, sert de tête de ligne à plusieurs croisières fluviales : les autocars y déposent les passagers venus de Bucarest, les bagages roulent vers les cabines, les équipages s'affairent le long des pontons, et le fleuve, large et tranquille, attend le signal du départ. L'escale vaut pourtant qu'on lui accorde un regard : pour qui prend le temps, elle raconte une Roumanie discrète, et un passé beaucoup plus ancien qu'il n'y paraît.

Bucarest à une heure de route

La capitale roumaine se trouve à environ 65 kilomètres au nord, et la plupart des programmes lui consacrent l'excursion principale. Bucarest surprend par ses contrastes : le Palais du Parlement, colosse de l'ère Ceausescu aux trois mille pièces, y côtoie les églises orthodoxes miniatures sauvées des démolitions, et les boulevards haussmanniens qui valurent jadis à la ville son surnom de « petit Paris » débouchent sur le vieux quartier de Lipscani, redevenu le cœur des terrasses et des librairies. L'Athénée roumain, rotonde néoclassique à la coupole peinte, complète le tableau pour les amateurs de belles salles. Le musée du Village, sur les rives du lac Herastrau, rassemble des fermes et des églises de bois transportées de toutes les régions du pays : une leçon de Roumanie en plein air, idéale avant de descendre le fleuve.

Une civilisation de six mille ans

Oltenita garde elle-même un titre de gloire que peu de voyageurs soupçonnent. Les tertres des environs ont livré les vestiges de la culture de Gumelnita, une civilisation du cuivre qui prospéra sur ces rives il y a plus de six mille ans, bien avant les pyramides. Le musée archéologique de la ville expose ses céramiques peintes et ses figurines d'argile aux poses étonnamment expressives, devenues des icônes de la préhistoire européenne, reproduites dans les manuels du continent entier. Le tertre d'origine se dresse toujours à quelques kilomètres de là. La salle est modeste, la collection ne l'est pas : elle rappelle que le bas Danube fut l'un des berceaux de l'Europe ancienne.

Le long du fleuve

La promenade du bord de l'eau offre le spectacle ordinaire du grand couloir fluvial : convois de barges filant vers la mer Noire, pêcheurs immobiles, hérons dans les saules de la rive bulgare, juste en face, et lumière rasante qui fait le bonheur des photographes en fin de journée. La ville elle-même, quadrillée au 19e siècle, aligne un centre aux façades néoclassiques patinées, un parc ombragé et un marché où les produits des plaines voisines, tomates, pastèques, fromages en saumure, donnent une idée juste de la table roumaine. Les plus âgés se souviennent du chantier naval qui fit longtemps la fierté locale : des générations de bateaux fluviaux, dont certains croisent encore sur les eaux européennes, sont sorties de ses cales. Rien n'y est apprêté pour les visiteurs, et les curieux qui s'éloignent des quais récoltent des saluts étonnés et bienveillants.

Repères pour l'escale

  • Bucarest : environ 1 h 15 de route; comptez une journée avec le Palais du Parlement ou le musée du Village.
  • Musée archéologique d'Oltenita : au centre-ville, collections de la culture de Gumelnita.
  • Berges du Danube : promenade libre au fil des quais et du parc.
  • Monnaie : le leu roumain; prévoir un peu d'argent local pour le marché.

Beaucoup ne verront d'Oltenita qu'une passerelle et un parking d'autocars. Ce serait oublier que les figurines de Gumelnita souriaient déjà sur ces berges quand le reste du continent apprenait à peine à modeler l'argile. Le Danube choisit bien ses têtes de ligne : commencer ou finir une croisière ici, c'est encadrer son voyage entre le plus vieux visage de l'Europe et son fleuve le plus patient.