Une église rouge sang coiffée de coupoles bleues semées d'étoiles dorées : c'est elle que l'on cherche des yeux depuis le pont, bien avant l'arrivée à Ouglitch. Les navires de croisière fluviale s'amarrent au pied même du kremlin, sur une boucle de la Volga, et quelques minutes de marche suffisent pour rejoindre l'un des lieux les plus chargés d'histoire de toute la Russie centrale. Peu d'escales offrent un tel raccourci entre la passerelle et le drame.

Du quai au kremlin

Le chemin qui monte vers l'enceinte se borde souvent d'étals : nappes de lin brodées, montres locales, samovars, petites icônes peintes. Les vendeuses saluent en quelques mots d'anglais appris pour l'occasion, et le marchandage reste bon enfant. Passé cette haie d'artisanat, les arbres s'ouvrent sur une esplanade verte au bord de l'eau, où se regroupent les chambres des princes, le grand sanctuaire à cinq coupoles et le célèbre sanctuaire rouge aperçu du fleuve. Tout se tient là, à portée de regard, et les cloches ponctuent la promenade comme elles rythment la vie de la bourgade depuis des siècles.

Saint-Dmitri-sur-le-Sang

En 1591, le tsarévitch Dmitri, dernier fils d'Ivan le Terrible, mourut ici dans des circonstances jamais élucidées. Sa disparition plongea la Russie dans le Temps des Troubles, et l'église élevée en 1692 à l'endroit exact du drame en garde la mémoire jusque dans ses murs couleur de sang. À l'intérieur, des fresques racontent la scène, et l'on découvre une cloche au destin singulier : pour avoir sonné l'alarme ce jour-là, elle fut fouettée, privée de son battant et exilée en Sibérie, avant de retrouver sa place des siècles plus tard. Les guides locaux racontent cette histoire avec un sérieux touchant.

La cathédrale et les voix

À quelques pas, la cathédrale de la Transfiguration déploie ses fresques sous une lumière douce, et il arrive qu'un petit chœur d'hommes y offre aux passagers quelques chants liturgiques a cappella. Les voix graves roulent sous les voûtes et s'éteignent lentement; beaucoup de voyageurs citent ce moment comme le plus fort de leur descente du fleuve. Les anciennes chambres des princes, tout près, comptent parmi les plus vieux bâtiments civils du pays et complètent la visite de l'enceinte.

Au-delà des remparts

Si le temps le permet, les rues calmes derrière le kremlin méritent un détour. Des maisons de bois aux fenêtres ouvragées alternent avec des paroisses, et le monastère de la Résurrection, fondé au XVIIe siècle, aligne église principale, réfectoire et beffroi en un bel ensemble blanc. La petite cité vit au ralenti, entre potagers et clochers, et cette tranquillité même constitue une partie du voyage : on marche dans une Russie provinciale que les grandes villes ne montrent plus. En amont, le barrage des années 1930 et son écluse rappellent d'ailleurs que la Volga travaille ici autant qu'elle inspire; beaucoup de navires franchissent l'ouvrage juste avant ou juste après l'escale, sous l'œil des passagers rassemblés sur les ponts.

Repères pour l'escale

SiteDistance du quaiAccès
Kremlin et église Saint-Dmitri-sur-le-SangMoins de 500 mÀ pied
Cathédrale de la TransfigurationMoins de 500 mÀ pied
Monastère de la RésurrectionEnviron 1 kmÀ pied

Les escales à Ouglitch durent rarement plus de quelques heures, et c'est assez : l'essentiel se concentre dans ce périmètre minuscule où la Russie a basculé un jour de 1591. Avant de rembarquer, beaucoup de voyageurs s'offrent un dernier tour d'esplanade, le temps d'acheter un carré de lin ou de photographier les reflets des coupoles dans l'eau calme. Au moment de larguer les amarres, les coupoles étoilées glissent lentement derrière les arbres de la berge, et la silhouette rouge sang accompagne longtemps le sillage. On emporte avec soi une histoire de cloche punie, quelques notes de chant grave et l'envie de rouvrir un livre d'histoire russe.