Pendant quatre siècles, des marins ont cherché ce chemin au prix de leur vie ; aujourd'hui, quelques navires d'expédition le franchissent chaque été. Le passage du Nord-Ouest n'est pas une escale : c'est une traversée d'environ 1 500 kilomètres à travers l'archipel Arctique canadien, entre la mer de Baffin et la mer de Beaufort, où chaque journée dépend des glaces, du vent et des décisions du capitaine. Sous le soleil qui ne se couche pas en plein été, voici ce que vivent réellement les passagers de cette navigation d'exception.
Sur les traces de Franklin et d'Amundsen
L'histoire accompagne chaque mille nautique. À l'île Beechey, balayée par le vent, trois stèles marquent les tombes de marins de l'expédition Franklin, disparue avec ses 129 hommes après 1845 ; on y débarque en zodiac, dans un silence que personne ne songe à briser. Plus à l'ouest, le hameau inuit de Gjoa Haven porte le nom du voilier de Roald Amundsen, qui y hiverna deux ans auprès des Netsilik — apprenant d'eux la survie polaire — avant de réussir, en 1906, le premier franchissement complet. Dundas Harbour, poste gouvernemental abandonné aux bâtiments affaissés, ajoute son propre chapitre de solitude, tout comme l'épave du Maud, l'autre navire d'Amundsen, visible dans les eaux peu profondes de Cambridge Bay.
Les communautés du Grand Nord
Les itinéraires font halte dans quelques localités inuites — Pond Inlet sur l'île de Baffin, posée face aux glaciers et aux falaises à oiseaux de l'île Bylot, Gjoa Haven, Cambridge Bay, parfois Ulukhaktok, réputée pour ses estampes. Partout, l'accueil se fait au rythme du lieu, entre le magasin coopératif, l'école et la plage où sèchent les embarcations. Les visites, préparées avec les communautés, mêlent chants de gorge, jeux traditionnels de force et d'agilité, ateliers d'artisanat et conversations simples autour d'un aréna ou d'une coopérative. Ces rencontres, où les aînés racontent la vie sur le territoire avant et après la sédentarisation, comptent souvent parmi les moments les plus marquants du voyage.
La faune des détroits
Le détroit de Lancaster, à l'entrée est du parcours, figure parmi les eaux les plus riches de l'Arctique. Depuis la passerelle ou les zodiacs, on guette l'ours blanc sur les plaques de glace, les morses hissés sur les hauts-fonds, les bélugas et narvals en migration, parfois une baleine boréale, doyenne des mers froides. À l'île Prince Leopold, des falaises de 300 mètres abritent l'une des plus grandes colonies d'oiseaux marins du Nord canadien : guillemots, mouettes tridactyles et fulmars par centaines de milliers. Sur la toundra, bœufs musqués en formation défensive et renards arctiques complètent le tableau, sous l'œil des guides armés qui encadrent chaque marche.
Une navigation dictée par la glace
Aucun itinéraire n'est garanti ici, et c'est sa nature même. Les cartes se redessinent chaque jour selon les relevés de glace ; un détroit bloqué se contourne, une baie dégagée s'improvise en site de débarquement, une matinée de zodiac le long d'un glacier actif comme celui de Croker Bay remplace une randonnée prévue. Les journées alternent navigation dans des chenaux bordés de falaises, conférences des naturalistes, observations à la passerelle et débarquements en toundra. Il faut accepter l'imprévu : il fait partie du contrat, et c'est lui qui transforme la croisière en expédition véritable.
Franchir la ligne
Un soir, quelque part entre deux détroits, le chef d'expédition annonce que la partie mythique du parcours est franchie. Les passagers lèvent un verre là où tant d'équipages ont fait naufrage, conscients du privilège que représente ce franchissement encore réservé à une poignée de navires chaque année. On ne revient pas du passage du Nord-Ouest avec de simples photographies : on en revient avec la mesure du monde — son immensité, sa fragilité, et la ténacité des peuples qui l'habitent depuis des millénaires.


