Il existe des journées de croisière où l'escale, c'est la route elle-même. Le passage Intérieur, cet immense réseau de chenaux abrités qui court sur plus de 1 500 km entre l'État de Washington, la Colombie-Britannique et le sud-est de l'Alaska, en est l'exemple le plus célèbre. Protégées du large par des milliers d'îles, ces eaux calmes ont servi d'autoroute maritime aux Premières Nations, aux chercheurs d'or et aux vapeurs côtiers bien avant les navires de croisière. Naviguer ici, c'est remonter le plus vieux chemin de la côte du Nord-Ouest.

Un labyrinthe creusé par les glaciers

Les glaciations ont sculpté ce paysage : fjords profonds, détroits en enfilade, montagnes qui tombent droit dans la mer. Le navire enchaîne les passages étroits où la forêt semble à portée de main, puis débouche sur des plans d'eau larges comme des mers intérieures. En Alaska, la route traverse la forêt nationale de Tongass, la plus vaste des États-Unis : près de 70 000 km² de forêt pluviale tempérée, d'épinettes de Sitka et de pruches où vivent ours, loups et cerfs de Sitka. Des cascades filent le long des parois; certaines portent des noms, la plupart n'en ont pas.

La faune au fil de l'eau

C'est depuis le pont que se joue la journée. Les baleines à bosse trahissent leur présence par leur souffle, colonne blanche visible à des kilomètres; avec de la patience, on assiste parfois à un saut complet ou à une pêche au filet de bulles. Les épaulards traversent en formation serrée, aileron dressé, et les dauphins à flancs blancs du Pacifique jouent volontiers dans la vague d'étrave. Sur les rochers, les otaries de Steller se disputent bruyamment les meilleures places; dans les airs, les pygargues à tête blanche patrouillent sans relâche. Un carnet de bord et des jumelles transforment la traversée en safari.

Les repères du chemin

Le passage a ses jalons, que les officiers annoncent souvent au micro. Au départ de Vancouver, le détroit de Seymour et ses courants redoutés exigent un passage à l'heure précise de l'étale. Plus au nord, phares isolés, villages de pêcheurs sans lien routier et conserveries abandonnées défilent sur les rives. La plupart des localités du sud-est de l'Alaska, y compris Juneau, la capitale, demeurent inaccessibles par la route : ici, tout arrive par bateau ou par avion, et les traversiers de l'Alaska Marine Highway tiennent lieu d'autobus. Croiser l'un d'eux, chargé de voitures et de kayaks, rappelle que cette voie d'eau est d'abord un milieu de vie.

Profiter pleinement de la traversée

  • Se lever tôt : la lumière rasante du matin et les eaux lisses offrent les plus belles conditions d'observation.
  • S'habiller en couches et sortir régulièrement sur les ponts; la faune ne s'annonce pas.
  • Garder les jumelles à portée de main, au balcon comme à la salle à manger.
  • Assister aux présentations des naturalistes à bord : elles donnent des repères précieux sur la géologie et la faune.
  • Repérer sur une carte les détroits traversés; suivre sa position fait partie du plaisir.

Une navigation d'un autre temps

Il faut s'imaginer les pirogues de cèdre tlingites et haïdas empruntant ces mêmes chenaux, puis les vapeurs surchargés de prospecteurs montant vers le Klondike en 1898. Le décor n'a presque pas changé : mêmes parois de granit, mêmes forêts sombres, mêmes bancs de brume accrochés aux baies. Rares sont les endroits du monde où l'on peut naviguer des journées entières dans un paysage à ce point intact.

Au terme de la traversée, beaucoup de passagers avouent avoir passé plus d'heures dehors que prévu, happés par le défilement des rives. Le passage Intérieur agit ainsi : il installe une forme d'attention calme, presque méditative, qui prépare admirablement aux escales à venir. La côte se referme derrière le navire, et déjà l'on guette le prochain souffle de baleine.