Vers 1750, un peintre vénitien installa son chevalet sur la place du marché de Pirna et la fixa pour toujours : Bernardo Bellotto, dit Canaletto, consacra onze grandes toiles à cette petite ville de l'Elbe. Le plus étonnant vient ensuite : la place n'a presque pas changé. Les bateaux qui remontent le fleuve entre Dresde et la Suisse saxonne déposent leurs passagers dans un décor que le XVIIIe siècle reconnaîtrait au premier coup d'œil.
La place de Canaletto
Tout converge vers le marché, cerné de façades Renaissance aux teintes d'amande et de miel. L'hôtel de ville trône au milieu, isolé comme un navire à l'ancre, cumulant sur ses pignons cinq siècles de styles superposés. Les terrasses de cafés occupent les premières loges ; on s'y installe avec la reproduction du tableau, vendue dans toutes les boutiques, pour jouer aux sept différences entre la toile et la réalité. Il n'y en a guère.
Ruelles, voûtes et pierre de taille
Autour de la place, les ruelles réservent des portails sculptés, des cours à galeries et des enseignes de métiers dorées. Les boutiques cultivent l'artisanat saxon, céramiques, bois tourné, papeteries, et les cafés servent l'Eierschecke, gâteau étagé dont la Saxe défend jalousement la recette. La Marienkirche, grande halle gothique, surprend par ses voûtes peintes de rinceaux au-dessus d'un espace clair et ample ; sa tour offre aux plus vaillants une vue qui remet la ville dans son écrin de collines. Le Canalettohaus, berceau du chef-d'œuvre local en quelque sorte, accueille l'office de tourisme : bon point de départ pour une flânerie commentée.
La Suisse saxonne aux portes
Pirna se présente comme la porte de la Suisse saxonne, et ce n'est pas une image : en amont commencent les falaises de grès qui ont donné son surnom au massif de l'Elbe. L'excursion reine mène à la Bastei, éperon rocheux dressé à 194 mètres au-dessus du fleuve, relié par un pont de pierre qui enjambe le vide entre les aiguilles. On y accède en autocar ou, plus mémorable, par les vapeurs à aubes historiques qui desservent Rathen, d'où un sentier grimpe au belvédère. Prévoir une demi-journée et des chaussures sérieuses ; le panorama, lui, ne demande rien. Les photographes viseront le matin, quand la brume s'accroche encore aux aiguilles de grès.
Dresde en embuscade
À vingt kilomètres en aval, Dresde et ses coupoles reconstituées attendent les amateurs de grands musées ; beaucoup d'itinéraires l'inscrivent la veille ou le lendemain. Pirna joue alors son meilleur rôle : celui du contrepoint intime, sans files ni autocars alignés, où la Saxe se laisse regarder à hauteur de pavé. Un chausson aux quetsches à la main, on se surprend à préférer la petite ville à la capitale, et l'on n'est pas le premier. Selon les jours, le marché du matin ajoute ses fleurs coupées et ses légumes des fermes de l'Elbe au décor de Bellotto.
Conseils d'escale
Le centre ancien, plat et compact, se couvre à pied en une heure de flânerie ; la montée à la tour ou l'excursion vers les rochers demandent davantage de souffle et de temps. Les trains de banlieue relient par ailleurs la gare locale à Dresde en une vingtaine de minutes pour les passagers en quête de grands musées. Aux beaux jours, les vapeurs à aubes offrent la plus belle approche des falaises ; réserver tôt, les ponts se remplissent vite.
Ce que le peintre savait
En larguant les amarres, on repense à Bellotto : sur onze toiles, pas une n'exagère. La lumière rase les pignons, l'Elbe traîne ses reflets, les collines ferment la scène. Certains lieux ont besoin des peintres pour devenir mémorables ; Pirna, elle, a simplement besoin qu'on descende du bateau. Le tableau fait le reste, en vrai.


