Ålesund est née deux fois. La première, comme port de pêche ordinaire éparpillé sur ses îles ; la seconde, dans la nuit du 23 janvier 1904, quand un incendie attisé par la tempête rasa la ville de bois en quelques heures. Dix mille habitants se retrouvèrent sans toit dans l'hiver norvégien. La reconstruction, menée en trois ans à peine avec l'aide de toute l'Europe, adopta le style du moment : l'Art nouveau. Le résultat est unique sur la planète, une ville entière de tourelles, de pignons ouvragés et de façades pastel dessinée d'un seul geste, posée entre les fjords et l'Atlantique.

Débarquer au milieu du décor

Les quais de croisière touchent le centre : la passerelle franchie, trois cents mètres suffisent pour rejoindre les rues du quartier Jugendstil. Aucune navette, aucun taxi nécessaire, et une escale qui se déroule entièrement à pied, au rythme qu'on choisit. C'est l'un des débarquements les plus simples de toute la côte norvégienne, ce qui laisse du temps pour ce que la ville fait le mieux : la flânerie attentive.

Le quartier Art nouveau

Autour du canal de Brosundet, où les bateaux de pêche se garent entre les anciens entrepôts, chaque façade mérite un regard levé. Les architectes norvégiens de 1904, jeunes et formés en Allemagne, ont mêlé au vocabulaire de l'époque des dragons, des fleurs nordiques et des motifs vikings, si bien que la ville possède son propre dialecte ornemental. Le Centre Art nouveau, installé dans l'ancienne pharmacie du Cygne dont l'intérieur d'origine est intact, raconte la nuit de l'incendie et la renaissance qui suivit ; sa machine à remonter le temps amuse autant les adultes que les enfants. La rue Apotekergata et le front de mer alignent les plus beaux ensembles.

Aksla, les 418 marches

Depuis le parc municipal, un escalier de 418 marches grimpe au belvédère d'Aksla, la colline qui veille sur la ville. Vingt minutes d'effort régulier, des bancs pour souffler, et là-haut, l'une des vues les plus célèbres de Norvège : Ålesund étalée sur ses îles, ses toits serrés entre deux bras de mer, l'archipel au large et, vers l'intérieur, la muraille des Alpes de Sunnmøre. Un café permet d'y prolonger la pause. Ceux que l'escalier rebute peuvent monter à bord du petit train touristique qui part du centre, ou en taxi par la route.

La ville de la morue

Avant l'Art nouveau, il y avait le poisson, et il est toujours là. Ålesund demeure l'un des grands ports de pêche de Norvège, capitale historique du klippfisk, la morue séchée et salée sur les rochers qui fit sa fortune et voyagea jusqu'au Portugal et au Brésil. Les restaurants du canal la servent en bacalao mijoté à la tomate, recette rapportée par les marins, à côté des soupes de poisson crémeuses et des crevettes du jour. Manger face aux bateaux, sous les façades de 1904, résume assez bien l'endroit.

Autour de la ville

Avec une escale généreuse, l'Atlanterhavsparken, grand aquarium creusé dans le rivage à trois kilomètres du centre, plonge le visiteur dans la vie des fjords et de l'Atlantique Nord, bassin tactile et plongeurs nourrissant les poissons à l'appui. Plus loin, l'île de Godøy et son phare d'Alnes offrent un aperçu de la vie insulaire, tandis que les amateurs de paysages peuvent pousser en excursion vers le Hjørundfjord, voisin discret et grandiose des itinéraires classiques. Mais qu'on se rassure : rester en ville toute la journée n'a rien d'un compromis.

Reprendre la mer

Au départ, le navire se faufile entre les îles basses avant de retrouver le large. Les tourelles s'éloignent, la colline d'Aksla referme la parenthèse, et il reste cette impression singulière d'avoir visité une ville-phénix, reconstruite avec assez d'orgueil pour transformer une catastrophe en signature. Les Norvégiens la citent volontiers parmi leurs plus belles villes ; une escale suffit pour comprendre qu'ils n'exagèrent pas.