Le premier son que l'on remarque en posant le pied à Great Harbour Cay, c'est l'absence de son. Pas de klaxons, pas de vendeurs pressés : quelques voiturettes de golf, le clapot contre les pontons de la marina et le vent dans les casuarinas. Moins de 500 personnes vivent sur la plus grande des Berry Islands, un archipel discret posé à 65 km au nord-ouest de Nassau. Les navires de petite taille qui s'y arrêtent offrent à leurs passagers une journée hors des circuits, dans des Bahamas restées presque intactes.
Un mouillage dans un écrin
Les navires jettent l'ancre au large et les chaloupes rejoignent la marina, nichée au fond d'un bassin naturel considéré comme l'un des mieux protégés du pays. Le trajet lui-même donne le ton : passes étroites, eaux couleur de menthe, pélicans en vol rasant. À terre, le hameau de Bullocks Harbour aligne ses maisons basses à quelques minutes de marche. On y trouve une épicerie, deux ou trois comptoirs de cuisine locale et des habitants qui prennent le temps de causer avec les rares voyageurs de passage. Une école, une clinique, un terrain de softball : la vie insulaire tient ici en trois rues, et personne ne semble s'en plaindre.
Onze kilomètres de sable pour soi
Sugar Beach constitue la raison d'être de l'escale. Ce ruban ourle la côte est de l'île sur près de 11 km, ponctué de petites falaises calcaires, de criques et de grottes creusées par la houle. Même les jours d'affluence, il suffit de marcher dix minutes pour ne plus voir personne. L'eau descend en pente douce, translucide, et les bancs de poissons-aiguilles filent entre les jambes des baigneurs. Un chapeau, de l'eau et de la crème solaire suffisent : les services restent rares, et c'est précisément ce qui fait le prix de l'endroit. Les marcheurs matinaux y croisent parfois une tortue qui pointe la tête entre deux vagues, et les photographes attendent l'heure où la lumière rase sculpte les ondulations du fond.
Shark Creek et le sentier des coquillages
Au sud de Sugar Beach, la marée entre et sort d'un chenal peu profond que les habitants appellent Shark Creek. De jeunes requins-nourrices, parfaitement inoffensifs, viennent s'y reposer dans quelques centimètres d'eau tiède : les observer depuis la rive compte parmi les moments forts d'une journée ici. Tout près, Shell Beach porte bien son nom; le ressac y dépose des coquillages par milliers, et les collectionneurs repartent rarement les mains vides.
Les vestiges d'un âge d'or
Great Harbour Cay a connu une gloire aussi brève qu'inattendue. À la fin des années 1960, un développement de luxe avec golf et club-house y attirait vedettes de cinéma et têtes couronnées du jet-set; Cary Grant et Brigitte Bardot comptèrent parmi les visiteurs de l'époque. L'aventure s'est éteinte, mais les ruines du club-house et les allées de l'ancien parcours, envahies de végétation, se laissent explorer en voiturette. Aujourd'hui, la renommée de l'île tient à autre chose : ses fonds poissonneux attirent les amateurs de pêche à l'os, une discipline exigeante qui se pratique à gué sur les vasières.
Le rythme des Out Islands
Ici, aucune liste d'attractions à cocher. La journée se compose d'elle-même : un morceau de littoral désert le matin, une assiette de poisson frit à midi, la lumière qui tourne sur le bassin en après-midi. Quand la dernière chaloupe ramène les passagers vers le navire, l'île retourne à son silence comme si de rien n'était. On emporte peu de photos spectaculaires de Great Harbour Cay, mais quelque chose de plus durable : la preuve qu'il existe encore, à une heure de vol de la Floride, des endroits où il ne se passe rien — et où c'est exactement ce qu'on est venu chercher.


