Les passagers matinaux sont récompensés à Kotor. L'entrée dans les bouches de Kotor, au lever du jour, compte parmi les plus belles approches de toute la Méditerranée : le navire s'enfonce entre des montagnes grises qui tombent dans une eau d'huile, franchit le goulet de Verige large de quelques centaines de mètres, passe devant deux îlots portant chacun leur église, et découvre enfin, tout au fond de ce paysage qui évoque un fjord, une petite cité triangulaire serrée dans ses murailles. Le Monténégro tient là son trésor, et il se visite à pied depuis la passerelle.
Un débarquement aux portes de la ville
Le quai principal se trouve à deux minutes de marche de la porte de la Mer, l'entrée principale de la vieille ville ; un passage souterrain évite même la traversée de la route. Les jours d'affluence, certains navires mouillent dans la baie et débarquent leurs passagers en chaloupe, tout aussi près des remparts. Aucun transport à prévoir : l'escale entière peut se dérouler dans un rayon d'un kilomètre, ce qui laisse toute liberté de rythme.
Dans le triangle des ruelles
Passé la porte de la Mer, la place d'Armes s'ouvre sur un dédale que quatre siècles de présence vénitienne ont façonné. Les ruelles de calcaire poli mènent de placette en placette, chacune avec son église, son palais aux balcons de pierre, son café installé à l'ombre. La cathédrale Saint-Tryphon, consacrée en 1166 et relevée après chaque tremblement de terre, garde derrière ses deux clochers un ciborium roman et un trésor d'orfèvrerie. Le musée maritime, dans un palais baroque, raconte l'époque où les capitaines de la baie naviguaient pour toutes les puissances de l'Adriatique. Et partout, des chats : bien nourris, photographiés sans relâche, devenus mascottes officieuses de la ville au point d'avoir leur propre musée et leurs boutiques.
Les remparts et la forteresse Saint-Jean
Derrière la ville, la muraille escalade la montagne sur plus de quatre kilomètres, prouesse défensive entamée dès le IXe siècle. Le sentier qui grimpe vers la forteresse Saint-Jean aligne environ 1 350 marches ; il faut compter trois quarts d'heure de montée, de l'eau et de bonnes chaussures. La récompense se mérite et se double à chaque palier : la chapelle Notre-Dame-du-Salut à mi-pente, puis, du sommet, la vieille ville en triangle parfait sous les toits orangés, le navire posé sur l'eau verte et la baie qui serpente entre les montagnes jusqu'à disparaître. Par forte chaleur, mieux vaut monter dès l'ouverture ; l'essentiel du panorama se gagne d'ailleurs dès la première moitié de l'ascension.
Perast et Notre-Dame-du-Rocher
Avec une demi-journée disponible, la baie elle-même mérite le déplacement. Des bateaux partent du quai vers Perast, ancienne cité de capitaines aux palais patinés, à une vingtaine de minutes de navigation. En face de son rivage flottent les deux îlots aperçus à l'arrivée : Saint-Georges et son cyprès, fermé aux visites, et Notre-Dame-du-Rocher, île artificielle que les marins de Perast ont bâtie pierre après pierre pendant des siècles, chaque équipage rentré sain et sauf ajoutant sa charge de cailloux. L'église qui la couvre abrite des centaines d'ex-voto d'argent et une émouvante broderie réalisée par une habitante qui y consacra vingt-cinq ans, y tissant jusqu'à ses propres cheveux. La tradition se perpétue chaque 22 juillet, quand les barques chargées de pierres refont le geste des ancêtres.
La pause monténégrine
Au retour, les terrasses de la vieille ville servent les spécialités de la baie : moules à la bouzara, poisson grillé, jambon fumé de Njeguši et fromage de montagne, arrosés d'un vin rouge local, le vranac. Les prix demeurent doux pour l'Adriatique, et personne ne presse le client. Le Monténégro cultive un art de la lenteur qui s'accorde bien à une fin d'escale.
Ressortir par le goulet
Le départ rejoue l'arrivée en sens inverse, souvent dans la lumière du soir. Les montagnes se referment derrière le navire, les deux îlots glissent le long de la coque, et la petite ville disparaît au fond de sa baie comme un secret qu'on remet en place. De toutes les escales de l'Adriatique, Kotor est peut-être celle dont le souvenir tient le moins à un monument : c'est le paysage entier qui reste, avec cette impression d'avoir navigué à l'intérieur des terres, jusqu'au cœur d'un autre temps.


