La remontée du Tage vaut à elle seule le réveil matinal. Le navire passe sous le grand pont suspendu, salue le Christ-Roi dressé sur la rive sud, longe la tour de Belém puis le monument des Découvertes, proue de pierre pointée vers le large. Lisbonne défile ainsi, colline après colline, façades pastel et azulejos accrochant la lumière, jusqu'aux quais installés au pied du plus vieux quartier de la ville. Peu de capitales européennes offrent au croisiériste une entrée en matière aussi complète avant même le petit-déjeuner.
Accoster au pied de l'Alfama
Les terminaux de Santa Apolónia et du Jardim do Tabaco se partagent l'essentiel des escales, directement sous les ruelles de l'Alfama. Le Terreiro do Paço, l'immense place royale ouverte sur le fleuve, se rejoint à pied en une dizaine de minutes le long des quais. Une station de métro jouxte le terminal de Santa Apolónia pour rayonner plus loin, et les taxis abondent. Lisbonne se prête remarquablement bien à l'escale autonome ; il suffit d'accepter d'emblée ses pentes et ses pavés, et de chausser en conséquence.
L'Alfama, village dans la ville
Face au terminal, l'Alfama grimpe en désordre vers le château. Ce quartier, l'un des rares à avoir survécu au tremblement de terre de 1755, garde un esprit de village : linge aux fenêtres, sardines sur les grils, voisines qui s'interpellent d'un balcon à l'autre. On y monte sans plan, en visant les miradouros, ces belvédères où la ville se donne en récompense. Celui de Santa Luzia, avec sa pergola et ses azulejos, puis celui des Portas do Sol, ouvrent grand le regard sur les toits qui dévalent vers le Tage. Tout en haut, le château Saint-Georges déploie ses remparts parmi les pins, avec la ville entière à ses pieds.
La Baixa et le tramway 28
En redescendant, la Baixa change de registre : rues au cordeau, façades régulières, élégance rationnelle voulue par le marquis de Pombal après la catastrophe de 1755. L'arc de la rua Augusta encadre la perspective depuis la place du Commerce, et l'ascenseur de Santa Justa, dentelle de fer du début du XXe siècle, relie toujours la ville basse au quartier du Chiado. C'est aussi le territoire du mythique tramway 28, dont les voitures de bois jaune se faufilent dans des rues à peine plus larges qu'elles. L'expérience vaut le détour, à condition d'y monter tôt ou en fin d'après-midi, quand les files raccourcissent.
Belém, la mémoire des navigateurs
Avec une demi-journée devant soi, Belém raconte l'âge d'or portugais. Le monastère des Hiéronymites, payé par les épices rapportées des Indes, élève un cloître manuélin d'une finesse inouïe ; la tour de Belém, sentinelle de 1520 posée sur le fleuve, gardait l'entrée du port d'où partaient les caravelles. Entre les deux, la fabrique des Pastéis de Belém sert depuis 1837 sa tarte à la crème selon une recette gardée secrète, encore tiède, poudrée de cannelle. Le quartier se rejoint en taxi ou en tramway depuis le centre ; prévoir l'aller-retour avec marge, car c'est le point le plus éloigné d'une escale classique.
La table lisboète
Entre deux quartiers, Lisbonne se goûte : morue sous toutes ses déclinaisons, sardines grillées en saison, riz aux fruits de mer, petits comptoirs où le café serré accompagne un pastel de nata. Le Time Out Market, dans les halles du Cais do Sodré, rassemble le meilleur de la ville sous un même toit, formule commode quand le temps presse. Un verre de vinho verde en terrasse, face au fleuve, complète honorablement le tableau.
Redescendre le fleuve
Au départ, la ville se rembobine : la place du Commerce, les collines, Belém, le pont, puis l'estuaire qui s'élargit vers l'Atlantique. Il flotte à Lisbonne une douceur particulière, faite de lumière, de mélancolie souriante et d'hospitalité sans façon, que les Portugais résument d'un mot intraduisible, la saudade. On ne la comprend pas en une escale. Mais on commence, et c'est déjà beaucoup.


