Cinq siècles vous regardent descendre la passerelle. Fondée en 1521, San Juan est la plus ancienne ville sous drapeau américain, et son quartier historique commence littéralement en face des quais : des façades coloniales peintes en bleu poudre, en jaune maïs et en rose corail, des balcons de fer forgé, et ces fameux pavés bleutés, les adoquines, coulés à partir de scories venues d'Espagne comme lest des galions. Peu d'escales des Caraïbes offrent une telle densité d'histoire à distance de marche, sans taxi ni excursion.

Premiers pas dans la vieille ville

Les navires accostent au pied même du Vieux-San Juan. La promenade du Paseo de la Princesa, plate et ombragée, part des quais et longe les remparts jusqu'à la porte de San Juan, l'ancienne entrée officielle de la ville où débarquaient gouverneurs et évêques. Fontaines, lampadaires anciens, vendeurs de jus de canne : c'est l'échauffement idéal avant de grimper dans les rues. Comptez la journée entière pour épuiser le quartier, qui tient pourtant dans un rectangle de sept rues sur quatre.

El Morro, la sentinelle de l'Atlantique

Tout au bout du promontoire, à une vingtaine de minutes de marche des quais, le fort San Felipe del Morro superpose six niveaux de batteries au-dessus des vagues. Les Espagnols l'ont bâti et renforcé pendant plus de deux siècles pour verrouiller l'entrée de la baie, et il a repoussé Drake en personne. On parcourt ses rampes, ses guérites en échauguette devenues l'emblème de Porto Rico, ses casemates où le vent s'engouffre. Devant le fort, une immense esplanade verte sert de terrain de jeu aux cerfs-volants ; les familles portoricaines y pique-niquent le dimanche, et le spectacle vaut bien un monument.

San Cristóbal et les remparts

À l'autre extrémité de la vieille ville, le fort San Cristóbal, le plus vaste ouvrage militaire espagnol du Nouveau Monde, défendait la ville côté terre. Ses tunnels, ses citernes et ses postes de garde se visitent avec le même billet qu'El Morro, et ses terrasses dominent à la fois l'océan et les toits colorés. Entre les deux forts, la ville entière reste ceinte de murailles massives, qu'on longe par le sentier du bord de mer ou qu'on surplombe depuis les rues hautes.

Ruelles, places et parapluies

Entre les fortifications, le quartier vit. La rue del Cristo aligne galeries, boutiques d'artisans et la minuscule chapelle du Cristo, accolée à un parc où des pigeons apprivoisés se posent sur les épaules des visiteurs. La Fortaleza, résidence officielle des gouverneurs depuis les années 1540, la plus ancienne demeure exécutive encore en fonction de l'hémisphère, ferme la perspective d'une rue souvent décorée de parapluies ou de drapeaux suspendus. Sur la place d'Armes, les habitués jouent aux dominos à l'ombre ; les chats, résidents historiques du quartier, somnolent sur les murets. On se perd volontiers, et c'est le meilleur usage du temps.

La table portoricaine

Impossible de repartir sans goûter le mofongo, purée de plantain frit pilée à l'ail et garnie de crevettes ou de porc, servi dans les fondas familiales comme dans les tables élégantes de la rue Fortaleza. La piña colada revendique d'ailleurs sa naissance ici même, deux établissements se disputant l'invention depuis les années 1950 ; l'enquête de terrain fait partie des devoirs d'escale. Le café des montagnes de l'île, corsé et parfumé, conclut le repas comme il se doit.

L'adieu aux remparts

Beaucoup d'itinéraires quittent San Juan en soirée. Le navire glisse alors le long des murailles éclairées, passe sous les canons d'El Morro et gagne l'Atlantique par la passe que les Espagnols ont gardée trois cents ans. Des remparts, des silhouettes saluent parfois les navires en partance, vieille coutume locale. On emporte l'image d'une ville qui a survécu aux corsaires, aux ouragans et aux siècles sans rien perdre de ses couleurs, et l'envie assez précise d'y revenir commencer, plutôt que finir, un voyage.