Il y a d'abord cette clarté particulière. Les peintres l'ont remarquée bien avant les croisiéristes : à la pointe nord du Jutland, entre deux mers qui se disputent le même bout de sable, la lumière possède une transparence qu'on ne trouve nulle part ailleurs au Danemark. Elle éclaire des maisons jaunes aux toits rouges, un vrai port de pêche qui sent le goudron et le poisson fumé, et des kilomètres de plages où le vent ne s'arrête jamais tout à fait. Skagen ne cherche pas à éblouir. Elle laisse simplement le visiteur ralentir à son rythme.
Du quai au centre du village
Les navires accostent dans le port industriel, à environ un kilomètre et demi des rues commerçantes. Une ligne bleue peinte sur le sol guide les passagers jusqu'au centre, en longeant les bassins où se côtoient chalutiers et voiliers. La marche prend une vingtaine de minutes et donne déjà le ton de l'escale : ici, la pêche n'est pas un décor, c'est encore le métier de la ville. Des vélos se louent près du port pour ceux qui veulent rayonner plus loin, et c'est une excellente idée, car tout ce qui compte à Skagen se trouve à quelques kilomètres, sur terrain plat.
Grenen, là où deux mers se rencontrent
À quatre kilomètres au nord du village, la langue de sable de Grenen marque la pointe extrême du Danemark. C'est là que le Skagerrak et le Kattegat se rejoignent, et la rencontre se voit à l'œil nu : deux trains de vagues arrivent face à face et se brisent l'un contre l'autre en une ligne d'écume mouvante. Les visiteurs s'y prennent en photo un pied dans chaque mer. Depuis le stationnement, on gagne la pointe à pied par la plage en une demi-heure, ou à bord du Sandormen, un curieux autobus tiré par un tracteur qui roule sur le sable. Les phoques se prélassent souvent sur les bancs voisins. La baignade, elle, demeure interdite à la pointe même : les courants qui s'affrontent ne pardonnent pas.
L'église ensablée
Au sud du village, une tour blanche à redans émerge seule d'une plantation de pins. C'est tout ce qui reste visible de l'église Saint-Laurent, bâtie au XIVe siècle, que les dunes mouvantes ont peu à peu engloutie. À la fin du XVIIIe siècle, les paroissiens devaient pelleter l'entrée avant chaque office ; ils ont capitulé en 1795 et démonté la nef, laissant la tour servir d'amer aux navigateurs. Le sentier de l'ancien chemin d'église, le Gamle Kirkesti, y mène à pied ou à vélo depuis le centre en traversant landes et boisés. Peu de monuments racontent aussi simplement le combat séculaire de cette région contre le sable.
Les peintres de Skagen
Dans les années 1870, la lumière et la vie des pêcheurs ont attiré ici une colonie d'artistes venus de Copenhague et d'ailleurs en Scandinavie. Michael et Anna Ancher, Peder Severin Krøyer et leurs amis ont peint les bateaux tirés sur la plage, les soirées entre amis, les promenades du soir au bord de l'eau. Le Musée de Skagen, au cœur du village, rassemble leurs toiles dans une collection qui compte parmi les plus attachantes du Danemark. Même les passagers peu portés sur les musées y passent volontiers une heure : ces tableaux montrent exactement ce qu'on vient de voir dehors, la même plage, la même clarté, avec cent quarante ans de distance et presque rien de changé.
Flâner, goûter, respirer
Le reste de l'escale appartient à la flânerie. La rue principale aligne boutiques et cafés dans les anciennes maisons de pêcheurs, jaune safran sous les toits de tuiles. Au port, les comptoirs servent le poisson du matin : crevettes nordiques, sole meunière, harengs marinés, ou le classique fiskefrikadelle, la croquette de poisson locale, qu'on mange dehors face aux bateaux. Une glace à la main, on regarde les chalutiers rentrer. C'est exactement le genre d'après-midi que cette petite ville sait offrir.
Le départ
Quand le navire largue les amarres, la côte s'abaisse rapidement, réduite à un trait de sable entre deux mers. La tour blanche de l'église ensablée reste visible un long moment, fidèle à son rôle de repère. De Skagen, on ne rapporte pas une liste de monuments. On rapporte une lumière, un parfum de fumoir, le fracas de deux mers l'une contre l'autre. Les peintres y revenaient chaque été. On comprend vite pourquoi.


