Il existe des baies que les marins du monde entier se décrivent comme un mot de passe. Celle des Saintes en fait partie : un cercle d'eau translucide fermé par neuf îlets volcaniques — Grand-Îlet, la Coche, les Augustins et leurs voisins —, posé à une dizaine de kilomètres au sud de la Guadeloupe. Deux îles seulement sont habitées, Terre-de-Haut et sa voisine plus discrète; les autres appartiennent aux pélicans, aux cabris et aux iguanes. L'arrivée au mouillage, entre voiliers ancrés et collines sèches, vaut à elle seule le lever matinal : peu d'escales des Antilles offrent une entrée en scène aussi soignée. Les pélicans plongent en piqué entre les coques, indifférents au ballet des navettes.
Une rade chargée d'histoire
En 1782, le canal des Saintes vit s'affronter les flottes française et britannique lors de l'une des plus grandes batailles navales des Antilles; l'amiral de Grasse y perdit son vaisseau amiral et la campagne bascula. De cette époque, l'archipel conserve ses ouvrages militaires, dont le fort Napoléon qui veille sur la rade depuis sa colline. Aujourd'hui, les seules escadres sont de plaisance : la baie compte parmi les mouillages les plus courus des Caraïbes, et les récits de bataille se racontent en terrasse, un punch coco à la main. Les canons, eux, n'ont plus rien à surveiller que les régates.
Le bourg et ses saintoises
Les navettes déposent les passagers au cœur du village de Terre-de-Haut, un alignement de cases blanches à toits rouges héritées des familles de pêcheurs bretons et normands qui peuplèrent l'archipel au XVIIe siècle. Sur la grève, les saintoises — barques effilées aux couleurs franches — attendent la prochaine sortie; leurs régates à la voile restent l'événement le plus disputé de l'année, et chaque famille défend la sienne. Boutiques, glaciers et terrasses se succèdent sur quelques centaines de mètres, sans hâte ni rabatteurs. Au détour d'un muret, on surprend parfois un pêcheur qui recoud son filet, geste transmis depuis dix générations.
L'île d'en face
Une navette maritime rejoint en quelques minutes Terre-de-Bas, la sœur silencieuse de l'archipel. On y marche entre le hameau de Petites-Anses, la plage de Grande-Anse bordée de raisiniers et les vestiges d'une poterie du XVIIIe siècle; des sentiers balisés relient les deux versants dans une garrigue tropicale piquée de cactus cierges. C'est aussi le berceau du salako, ce couvre-chef de bambou et d'étoffe que portaient les pêcheurs et que quelques mains fabriquent encore. Ceux qui font la traversée voient les Saintes d'avant le tourisme, et ils sont peu nombreux à la faire.
La baie comme terrain de jeu
Kayak au ras des îlets, apnée au pied du Pain de Sucre, baignade dans des criques accessibles seulement par l'eau : la rade se prête à toutes les navigations douces. L'îlet à Cabrit, juste en face de l'embarcadère, cache les ruines du fort Joséphine et quelques langues de sable où l'on n'entend que les vagues, les cabris et le vent dans les campêches. Sous la surface, coraux, gorgones et bancs de sergents-majors évoluent à quelques mètres de profondeur seulement. On en revient avec du sel sur les lèvres et des photographies pleines de bleu.
Au départ, les îlets s'égrènent un à un derrière le navire, et beaucoup de voyageurs se promettent d'y revenir un jour par voilier. La baie des Saintes fait cet effet-là : elle transforme les passagers en futurs navigateurs.
Repères pratiques
- Escale au mouillage : navettes vers l'embarcadère du bourg de Terre-de-Haut.
- Liaison maritime inter-îles : horaires limités, vérifier l'heure du dernier retour.
- Monnaie : l'euro; distributeurs et commerces concentrés dans le bourg.
- Climat plus sec que la Guadeloupe voisine : eau, chapeau et protection solaire nécessaires.


