Vers 1890, Port Townsend se préparait à devenir la grande métropole du Nord-Ouest américain : banques à colonnades, hôtels d'apparat et manoirs de capitaines poussaient face à la mer. Le chemin de fer choisit finalement une autre rive du Puget Sound, et la ville resta figée dans son ambition, conservant intact l'un des plus beaux ensembles victoriens des États-Unis. C'est cette parenthèse de brique et de dentelle de bois que viennent chercher les navires de croisière côtière qui s'y amarrent aujourd'hui.
Un quai au pied des façades
Les navires de petite taille qui sillonnent le Puget Sound et les îles San Juan accostent au cœur du front de mer, à quelques pas de Water Street. La rue principale déroule aussitôt ses façades de 1880 : corniches ouvragées, enseignes peintes et vitrines où se succèdent galeries d'art, librairies indépendantes et cafés torréfiant sur place. Au-dessus des toits pointe la tour d'horloge du palais de justice en brique rouge, repère fidèle des marins depuis 1892. Les amateurs d'antiquités y dénichent cartes marines anciennes et laitons de navires. Une heure de flânerie suffit pour saisir l'atmosphère ; une journée entière ne suffit pas pour s'en lasser.
Uptown et les manoirs du bluff
Un escalier grimpe du centre vers le quartier haut, construit sur la falaise pour que les épouses de la bonne société évitent les tavernes du port, raconte-t-on ici. Les rues tranquilles alignent demeures à tourelles, jardins débordants de roses trémières et églises de bois blanc. Des cerfs à queue noire broutent placidement les pelouses, habitude locale qui amuse beaucoup les visiteurs et un peu moins les jardiniers. Depuis le belvédère du bluff, la vue porte sur la baie, les voiliers et, par temps clair, la silhouette enneigée des monts Olympic. Les amateurs d'architecture peuvent suivre un circuit autoguidé disponible au centre des visiteurs.
Fort Worden, entre canons et plages
À quelques minutes du centre, l'ancien fort d'artillerie de Worden, édifié au tournant du XXe siècle pour verrouiller l'entrée du Puget Sound, est devenu un vaste parc d'État. On y explore des batteries de béton envahies d'échos, on y marche vers le phare de Point Wilson posé sur sa langue de sable, et l'on y pique-nique face au détroit de Juan de Fuca, là où les cargos du monde entier défilent vers Seattle. Les bâtiments militaires abritent désormais résidences d'artistes et centres culturels, si bien qu'une simple promenade y croise souvent des musiciens en répétition, reconversion très à l'image de la ville.
La capitale du bateau de bois
Port Townsend entretient une passion presque religieuse pour la charpenterie marine. Au Northwest Maritime Center, sur le port, on observe les artisans façonner bordages et espars dans une odeur de copeaux de cèdre ; chaque septembre, le festival du bateau de bois rassemble des centaines de voiliers classiques dans la baie. Les pontons voisins se parcourent librement, entre goélettes centenaires et sloops vernis comme des meubles.
Prolonger la flânerie
Tout se fait à pied, mais un vélo de location élargit agréablement le rayon d'action jusqu'à Fort Worden. Les kayakistes peuvent pagayer dans la baie avec les phoques ; les plus chanceux croisent parfois un groupe d'épaulards au large. Côté table, les huîtres du Puget Sound et les bières artisanales locales s'imposent, à déguster en terrasse face aux allées et venues des traversiers.
En larguant les amarres, les façades victoriennes glissent lentement derrière la pointe et l'on songe au destin de cette ville arrêtée en plein élan. Son rêve de grandeur a échoué ; il lui a laissé en échange une élégance intacte, que quelques heures d'escale permettent de goûter comme on feuillette un album ancien. Les photographes, eux, repartent rarement avec moins de cent images.


