Ce jour-là, on ne descend pas à terre, et personne ne s'en plaint. Les Portes de Fer se franchissent depuis le pont du bateau, un café à la main : sur une centaine de kilomètres, le Danube se fraie un passage entre les Carpates et les Balkans, la Serbie sur une rive, la Roumanie sur l'autre. C'est l'une des plus belles journées de navigation d'Europe, et elle se savoure comme un spectacle continu dont les fauteuils seraient les transats du pont supérieur; le rideau se lève tôt et ne retombe qu'en soirée.

Golubac, l'entrée en matière

À l'amont, la forteresse de Golubac annonce le défilé. Ses tours du XIVe siècle s'étagent sur la pente jusqu'au bord de l'eau, si près du fleuve que le bateau semble pouvoir les toucher. Serbes, Hongrois et Ottomans se sont disputé pendant des siècles ce verrou qui commandait l'accès aux gorges; restaurée, la place forte offre aujourd'hui l'un des passages les plus photographiés du Danube. Sur la rive d'en face commence le parc national roumain, tandis que côté serbe s'étend celui de Djerdap : la nature encadre l'histoire sur toute la traversée.

Le grand et le petit Kazan

Plus loin, le Danube se resserre dans les gorges de Kazan, les plus étroites du parcours : des parois calcaires plongent dans une eau devenue profonde, et le courant qui faisait autrefois trembler les bateliers glisse désormais, dompté. Le mot kazan signifie chaudron en turc, souvenir des remous qui bouillonnaient ici avant les grands travaux. C'est ici que surgit, taillé dans la falaise roumaine, le visage de Décébale, dernier roi des Daces. Quarante mètres de pierre sculptée entre 1994 et 2004, la plus grande œuvre rupestre d'Europe, qui fixe le fleuve d'un air sévère. Presque en face, la Tabula Traiana, plaque romaine gravée, rappelle que l'empereur Trajan fit ouvrir ici une route au ras de l'eau pour conquérir la Dacie : deux mille ans se répondent d'une rive à l'autre.

Ce que le fleuve a englouti

Le paysage actuel doit beaucoup au barrage des Portes de Fer, mis en service dans les années 1970, qui a rehaussé le niveau des eaux. Sous la surface dort l'île d'Ada Kaleh et son village ottoman, bazar et minaret compris, évacué avant la mise en eau; les riverains en parlent encore. Le site mésolithique de Lepenski Vir, vieux de plus de huit mille ans, a lui été déplacé au-dessus des flots avec ses étranges sculptures aux visages de poisson; certains itinéraires proposent une halte à son musée, sur la rive serbe. Quant aux écluses elles-mêmes, elles constituent un spectacle : le bateau s'y abaisse par paliers de plusieurs dizaines de mètres, coincé entre des murs de béton où l'on pourrait presque toucher la paroi des deux mains, avant de retrouver l'air libre et la plaine.

Bien vivre la journée

  • Prendre place sur le pont avant l'entrée du défilé; les commentaires du bord signalent chaque point fort.
  • Jumelles et objectif long conseillés pour Décébale, la Tabula Traiana et les rapaces qui planent au-dessus des parois.
  • Prévoir une veste : le vent s'engouffre dans les gorges même par beau temps.
  • La journée alterne temps forts et longues heures paisibles : un livre, un jeu de cartes ou une sieste au soleil complètent très bien le programme.

Passé la dernière porte de béton, le Danube reprend ses aises comme si rien ne s'était passé. Il reste aux passagers l'image d'un fleuve qui traverse une montagne, d'un visage de pierre au-dessus du courant et d'une île engloutie quelque part sous la quille. Peu d'escales donnent autant sans qu'on ait quitté le bord; celle-ci se raconte ensuite pendant tout le reste de la croisière.