Les ingénieurs néerlandais avaient rendu leur verdict : aucune route n'était possible sur ce volcan surgi de la mer. Un menuisier de l'île, Josephus Lambert Hassell, suivit alors un cours de génie civil par correspondance et, avec ses voisins, passa vingt ans à tailler dans la falaise « la route qui ne pouvait pas être construite ». C'est elle qu'on emprunte aujourd'hui en débarquant à Fort Bay, seul point d'accostage de Saba, où les navires d'expédition mouillent au pied de parois qui plongent sans transition dans l'océan.
Une île verticale
Saba ne ressemble à rien d'autre dans les Antilles : treize kilomètres carrés, environ deux mille habitants, pas de plage permanente — et aucun regret. Tout ici monte ou descend. Depuis le débarcadère, la chaussée en lacets grimpe vers The Bottom, la minuscule capitale posée dans un ancien cratère à un kilomètre et demi du quai. Maisons blanches aux volets verts et aux toits rouges, jardins fleuris, silence : on se croirait dans un village de poupées accroché à la montagne. Une convention non écrite impose d'ailleurs ce code de couleurs à toute l'île, ce qui donne aux hameaux une harmonie rare. Les taxis-minibus attendent au débarcadère et servent volontiers de guides, anecdotes familiales comprises. Beaucoup proposent un crochet par l'aéroport, fierté locale : sa piste de 400 mètres posée sur un promontoire compte parmi les plus courtes du monde à recevoir des vols commerciaux.
Windwardside et la dentelle
Le ruban d'asphalte continue vers Windwardside, second village de l'île, encore plus haut perché. Ses ruelles rassemblent quelques boutiques, un musée installé dans une maison de capitaine du XIXe siècle et des artisanes qui perpétuent la dentelle de Saba, rapportée d'un couvent vénézuélien vers 1870 et longtemps vendue par correspondance à travers le monde. Acheter un mouchoir brodé ici, c'est repartir avec un morceau de patience insulaire. Les cafés du village servent aussi une spécialité locale à base d'épices macérées dans le rhum, le Saba Spice, dont chaque famille défend jalousement sa recette — demandez à goûter avant d'acheter, les variantes surprennent.
Mount Scenery, l'escalier vers les nuages
Face à la boutique des sentiers de Windwardside s'ouvre le grand défi de la journée : les 1064 marches du mont Scenery, point culminant du royaume des Pays-Bas à 870 mètres. Comptez environ quatre-vingt-dix minutes de montée à travers une forêt d'altitude où fougères arborescentes, broméliacées et orchidées s'accrochent à la brume. Au sommet, les nuages jouent à cache-cache : quand ils s'écartent, la vue balaie Saint-Martin, Saint-Eustache et l'immensité bleue. Bonnes chaussures et bouteille d'eau exigées — et il faut redescendre avant l'heure du dernier canot.
Sous la surface, les pinacles
Le parc marin qui ceinture l'île depuis 1987 protège des formations rares : des pinacles volcaniques qui remontent des profondeurs jusqu'à vingt-cinq mètres sous la surface, couverts de coraux et fréquentés par les requins de récif et les tortues. Les centres de plongée de Fort Bay organisent des sorties à la demi-journée; les plongeurs certifiés parlent de ces tombants comme d'un des secrets les mieux gardés des Caraïbes.
Points de repère
| Élément | Détail |
| Accostage | Ancrage devant Fort Bay, débarquement en canot |
| The Bottom | 1,6 km du quai, taxi ou marche en forte montée |
| Mont Scenery | 1064 marches, environ 90 minutes de montée |
| Monnaie et langue | Dollar américain ; anglais, néerlandais |
Le sommet qu'on garde en soi
On quitte l'endroit les mollets chauffés et la tête pleine de brume verte. Cette île sans sable ni casino offre ce que les itinéraires standards ne proposent presque jamais : le sentiment d'avoir gagné son paysage, marche après marche. Sur le canot du retour, en regardant la falaise remonter vers les nuages, chacun mesure la ténacité d'un peuple qui a construit sa route à la main — et son escalier jusqu'au ciel.