Majorque possède deux visages, et la baie d'Alcúdia les réunit : d'un côté, quatorze kilomètres de sable blond qui filent vers Can Picafort ; de l'autre, une cité médiévale ceinte de remparts où les Romains avaient déjà établi leur capitale insulaire. Les navires mouillent dans cette large baie du nord de l'île, et les annexes déposent les passagers au port de plaisance d'Alcudiamar, entre mâts de voiliers et terrasses ombragées, à bonne distance de l'agitation de Palma.
Deux directions, un seul dilemme
Dès le débarquement, il faut choisir : la plage principale s'étend à une dizaine de minutes de marche du quai, tandis que la vieille cité fortifiée demande vingt à trente minutes à pied, ou quelques euros de taxi. Les deux se combinent aisément dans une même journée, l'essentiel étant de garder des forces pour la promenade sur les remparts, le grand moment de l'escale.
Le tour des murailles
Élevées au quatorzième siècle sur ordre du roi Jaume II, les murailles enserrent complètement le noyau ancien. Le chemin de sentinelle se parcourt presque en entier, gratuitement, et livre des vues plongeantes sur les toits de tuiles, les clochers et la plaine agricole qui s'étend jusqu'aux montagnes. On entre dans la cité par deux portes gothiques, la Porta del Moll côté mer et la Porta de Mallorca côté terre, toutes deux flanquées de tours carrées qui n'ont pas bougé depuis sept siècles. Tôt le matin, quand les groupes ne sont pas encore arrivés, on a souvent le chemin de garde pour soi, avec les hirondelles pour seule compagnie.
Ruelles, patios et jours de marché
À l'intérieur des murs, les venelles pavées alignent demeures seigneuriales à fenêtres Renaissance, galeries d'art et boutiques de sandales tressées. Les mardis et dimanches, le marché déborde des places : olives cassées, fromages de brebis, ensaimadas saupoudrées de sucre et cuir travaillé attirent autant les Majorquins que les gens de passage. Les producteurs de la plaine y apportent abricots, tomates de ramellet et amandes, et les cafés voisins servent le carquinyoli qui accompagne le café glacé. C'est le moment le plus animé de la semaine, et le meilleur pour saisir la vie locale.
Pollentia, la romaine
Juste à l'extérieur des remparts, les vestiges de Pollentia rappellent que la baie fut conquise par Rome en 123 avant notre ère. Maisons à atrium, forum et petit théâtre creusé dans la roche se parcourent en une heure, complétés par un musée monographique installé dans l'ancienne enceinte. Les archéologues y travaillent encore chaque été, et il n'est pas rare d'apercevoir une équipe à l'oeuvre derrière les cordons de fouille. Peu de sites permettent de passer aussi vite de la cité médiévale à l'urbanisme antique : ici, trente mètres suffisent.
Le temps d'une baignade
Retour vers la mer pour conclure la journée : la grande plage d'Alcúdia déroule son sable en pente douce, idéale pour les familles, avec vue sur les reliefs du cap de Formentor. Les amateurs de calme pousseront vers les criques du cap des Pinar, tandis que les gourmands s'attableront au port devant une paella ou un « pa amb oli » garni de jambon et de fromage insulaire. L'eau turquoise, peu agitée dans cette anse protégée, se prête autant aux enfants qu'aux nageurs de fond.
Ce que la baie laisse en mémoire
Au moment où l'annexe regagne le navire, les remparts dorés par le soir se détachent au-dessus des mâts, et les lumières du front de mer commencent à scintiller sur l'eau calme. Alcúdia aura offert une leçon d'équilibre : Rome et le Moyen Âge le matin, la Méditerranée l'après-midi, et entre les deux ce mélange de douceur et de sérieux qui fait le caractère du nord majorquin.