Passé le canal Beagle, il n'y a plus grand-chose entre le navire et l'Antarctique. Puerto Williams s'accroche à la rive nord de l'île Navarino, face aux montagnes de la Terre de Feu argentine, et revendique le titre d'agglomération la plus australe de la planète. Quelques milliers d'habitants, des toits de tôle serrés contre le vent, une base navale, un damier de rues courtes : l'endroit se laisse comprendre en une matinée, mais il laisse une empreinte durable. Les navires d'expédition qui font route vers le cap Horn ou la péninsule Antarctique s'y arrêtent pour les formalités, et surtout pour offrir à leurs passagers un dernier contact avec le monde habité.

Un village au bout des cartes

À terre, tout se parcourt à pied. La place centrale, les fresques consacrées aux peuples de la région, la petite église et les commerces d'approvisionnement composent un décor sans artifice, où les habitants saluent volontiers les rares passagers de passage. Les chevaux paissent parfois en liberté entre les clôtures, les chiens escortent les promeneurs sans façon, et la fumée des poêles à bois parfume les rues dès que la température fléchit, c'est-à-dire souvent. Sur les hauteurs du bourg, la proue du Yelcho, le remorqueur qui secourut l'équipage de Shackleton en 1916, rappelle que l'histoire des mers australes s'est souvent jouée dans ces parages.

La mémoire yagane

Le musée Martín Gusinde, du nom du missionnaire ethnologue qui documenta les peuples fuégiens, occupe quelques salles soignées au cœur du village. On y suit la trace des Yagans, ces navigateurs qui parcouraient les canaux en canot d'écorce, un feu entretenu à bord, bien avant l'arrivée des voiliers européens. À quelques pas, le hameau d'Ukika abrite des familles descendantes de ce peuple. La visite du musée éclaire tout le reste de l'escale : après elle, chaque île du Beagle semble porter un nom plus ancien que ceux des cartes.

Des forêts hautes comme la main

En bordure du village, le parc ethnobotanique Omora protège un royaume que l'on regarde à la loupe. Ici, mousses, lichens et hépatiques forment des forêts miniatures d'une diversité étonnante, que des sentiers courts permettent d'observer accompagné. Se pencher vers ces jardins minuscules, pendant que le vent secoue les lengas au-dessus de soi, renverse joliment l'échelle des paysages australs. Les chercheurs qui travaillent ici parlent de « tourisme avec une loupe », et la formule décrit exactement l'expérience proposée.

Marcher vers le Cerro Bandera

Les plus en jambes s'attaquent au sentier du Cerro Bandera, qui grimpe sec à travers la forêt avant de déboucher sur la toundra sommitale. Là-haut, un drapeau chilien claque sans relâche au-dessus du canal Beagle, avec les Dientes de Navarino dans le dos, cette couronne de pics déchiquetés qui attire les randonneurs de grande route. Comptez une demi-journée aller-retour, de bonnes chaussures et un coupe-vent sérieux; la récompense se mesure en kilomètres de canaux déroulés sous vos yeux.

L'antichambre du cap Horn

Beaucoup de passagers repartent d'ici vers le sud, là où l'Amérique s'émiette en îlots battus par les vagues. Puerto Williams sert d'antichambre à ces latitudes : on y poste une dernière carte, on y guette les pétrels depuis le quai, on y mesure la chance d'aller plus loin. Les excursions locales sur le canal complètent l'escale pour ceux qui restent, entre colonies d'oiseaux marins et rives sans routes.

Ce qui reste au large

Quand le navire reprend le canal, le village disparaît vite derrière un rideau de crachin ou une trouée de soleil, selon l'humeur du jour. Restent les forêts naines, les canots d'écorce du musée et ce drapeau solitaire au sommet de sa colline. Peu d'escales aussi brèves occupent autant d'espace dans la mémoire d'un voyage austral.