Quand un navire paraît à l'entrée du havre, c'est un événement : Rigolet n'en reçoit qu'un ou deux par année. Sur le quai de cette communauté d'environ 310 habitants, postée à l'entrée du lac Melville sur la côte du Labrador, une bonne partie du village attend les visiteurs, et la boutique d'artisanat ouvre spécialement ses portes. Bienvenue dans la communauté inuite officielle la plus méridionale du monde, au sein du Nunatsiavut, territoire autonome des Inuits du Labrador. Ici, l'escale ne ressemble à aucune autre : elle repose entièrement sur la rencontre.

Une promenade de bois vers l'horizon

L'ouvrage dont Rigolet est le plus fier ne se voit dans aucune autre localité nordique : le Seashore Boardwalk, une passerelle de bois de 8,4 kilomètres construite planche par planche par les gens du village, la plus longue promenade du genre en Amérique du Nord. Nulle part ailleurs dans le Nord on ne marche ainsi des heures au ras de l'eau sans mouiller ses bottes. Elle épouse la côte, franchit anses et caps, monte au belvédère de Burnt Wood Point où un abri et des panneaux racontent le territoire. En chemin, on guette le souffle des petits rorquals, la tête ronde des phoques entre deux eaux, les sternes qui plongent sur les bancs de poissons. Marcher une heure ou trois : la passerelle laisse chacun décider de son horizon.

Double Mer Point, la mémoire dans la tourbe

À l'extrémité de la promenade, des archéologues et des jeunes du village ont mis au jour trois maisons semi-souterraines en tourbe habitées par des familles inuites au XVIIIe siècle. Les fouilles de Double Mer Point relient directement les résidents actuels à leurs ancêtres, et il n'est pas rare qu'un guide local raconte le site en y mêlant ses propres souvenirs de famille. Peu de lieux offrent un contact aussi direct entre un passé millénaire et une communauté bien vivante.

L'herbe de mer devenue art

La grande spécialité de Rigolet tient dans des brins d'herbe : la vannerie d'herbe marine cousue en spirales serrées, un savoir-faire transmis de mère en fille depuis des générations. Paniers, bijoux et ornements sortent des mains d'artisanes dont certaines travaillent devant les visiteurs les jours de navire. La boutique du quai vend leurs créations, parmi les plus recherchées de l'artisanat du Labrador; les motifs varient d'une famille à l'autre, et chaque pièce porte le nom de celle qui l'a faite. Tout près, le Net Loft, entrepôt de pêche de 1876 et l'un des plus anciens bâtiments de bois de la région, conserve sur ses poutres les noms des familles peints à la main, et un centre d'interprétation évoque l'époque du poste de traite et de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Bien vivre cette escale

  • Débarquement en canot de transbordement; le village se parcourt entièrement à pied.
  • La passerelle est plate et bien entretenue : marchez-en la portion qui convient à votre rythme.
  • Habillez-vous en pelures : le temps change vite sur la côte du Labrador.
  • Apportez de l'argent comptant pour l'artisanat; les achats soutiennent directement les familles d'ici.

Ce qu'on rapporte de Rigolet ne pèse presque rien : un panier d'herbe tressée, des conversations, le souvenir d'un thé partagé et d'une passerelle qui file vers l'horizon. C'est pourtant l'une des escales dont les passagers reparlent le plus longtemps. Les grandes villes offrent leurs monuments; Rigolet offre son monde, et il tient tout entier dans une poignée de main sur un quai.