La plaine vénète défile lentement derrière les peupliers quand le bateau s'amarre à Torretta, la halte fluviale de Legnago. Ici, pas de foule ni de monuments célèbres : on aborde l'Italie des campagnes, celle des rizières, des fermes à cour carrée et des clochers qui se répondent d'un village à l'autre. La ville, posée sur l'Adige, fut pourtant l'une des places fortes les plus stratégiques du nord de la péninsule, et elle a offert à la musique l'un de ses noms les plus discutés. Cette étape tranquille récompense les curieux qui prennent le temps de gratter la surface.
Une ville du Quadrilatère
Au XIXe siècle, Legnago formait avec Vérone, Mantoue et Peschiera le fameux Quadrilatère, ce système de forteresses autrichiennes qui verrouillait la plaine du Pô. Les guerres d'indépendance italiennes se sont jouées autour de ces murs, dont subsistent des pans de remparts et le Torrione, la grosse tour médiévale devenue l'emblème local, silhouette massive que l'on retrouve sur les enseignes et les affiches. Le centre, reconstruit après les bombardements de 1945, aligne places à arcades et façades sobres autour du Duomo San Martino, vaste église néoclassique au dôme visible depuis l'eau. Le café de la place sert d'observatoire idéal pour regarder la vie municipale suivre son cours, cartables d'écoliers compris.
Salieri, l'enfant du pays
Legnago est la ville natale d'Antonio Salieri, né ici en 1750, maître de chapelle des Habsbourg et professeur de Beethoven, Schubert et Liszt. La légende noire qui l'oppose à Mozart a fait le tour du monde; sa cité natale, elle, a choisi de célébrer le musicien plutôt que le mythe. Le théâtre Salieri, salle à l'italienne au cœur du centre, porte son nom et programme concerts et opéras. Les mélomanes apprécieront le clin d'œil : entendre parler de Salieri là où il a appris ses premières notes.
L'Adige, fleuve travailleur
Depuis le pont qui relie les deux rives, le fleuve montre son vrai visage : puissant, laiteux des sédiments alpins, bordé de digues herbeuses où les habitants marchent et pédalent. L'Adige, deuxième fleuve d'Italie, descend des glaciers du Tyrol et en a fait un port intérieur actif dès le Xe siècle. Les berges se prêtent à une promenade paisible, entre hérons immobiles et vergers de pommiers, avec le Torrione en point de repère pour le retour. Des tables de pique-nique ponctuent la digue, et les cyclistes saluent d'un coup de sonnette.
Vérone à portée d'excursion
La plupart des itinéraires fluviaux proposent depuis Torretta une excursion vers Vérone, à environ 45 km. La cité de Roméo et Juliette concentre en une demi-journée l'essentiel : les arènes romaines, la Piazza delle Erbe et ses fresques, le balcon le plus photographié d'Italie et les ponts sur l'Adige, le même cours d'eau qui passe devant le bateau. Ceux qui préfèrent la campagne opteront pour les villas vénitiennes des environs ou pour un marché local, selon le jour.
La table de la Bassa Veronese
La plaine environnante nourrit une cuisine franche : riz vialone nano cultivé dans les rizières voisines, servi en risotto all'isolana avec porc et veau, anguilles et poissons d'eau douce, gâteaux de polenta. Les trattorias du centre proposent ces plats sans chichi, accompagnés des vins des collines véronaises, valpolicella et soave en tête. Un espresso au comptoir, debout parmi les habitués, complète l'immersion mieux que n'importe quel musée.
Sitôt les amarres larguées, la plaine reprend son défilé de peupliers et de clochers. L'étape n'aura montré ni palais ni ruelles fameuses, mais une Italie au travail, fière de son fleuve, de son riz et de son musicien mal-aimé. C'est souvent dans ces étapes sans gloire apparente que les voyages fluviaux gagnent leur profondeur, et celle-ci en apporte la preuve tranquille.


