Trapani s'avance dans la mer sur une langue de terre en forme de faux, si étroite que certaines rues voient l'eau aux deux bouts. À l'ouest de la Sicile, loin des foules de Taormine, la ville vit entre ses salines, ses thoniers et sa montagne sacrée, l'Erice des Phéniciens, qui la surveille depuis 750 mètres d'altitude. Les navires accostent au pied du centre historique : la passerelle franchie, les palais baroques du Corso Vittorio Emanuele sont à cinq minutes de marche. Rares sont les ports siciliens aussi commodes.

Le centre baroque, d'une mer à l'autre

La vieille ville se traverse à pied d'un rivage à l'autre en un quart d'heure, ce qui n'empêche pas d'y passer des heures. Le Corso aligne églises aux façades sculptées, palais aux balcons ventrus et cafés où le granité au citron se prend au comptoir. Les ruelles perpendiculaires mènent d'un côté au marché aux poissons, de l'autre aux remparts battus par les vagues. Le soir venu, la passeggiata remplit le Corso d'un bout à l'autre, rite immuable de la Sicile. Tout au bout de la pointe, la tour de Ligny, vigie espagnole du XVIIe siècle, marque l'endroit où mer Tyrrhénienne et canal de Sicile se rencontrent.

Erice, là-haut dans les nuages

Le téléphérique part de la périphérie est, à quelques kilomètres du terminal, accessible en taxi ou en autobus urbain. Dix minutes de câble plus tard, on débarque à Erice, bourg médiéval juché sur son plateau triangulaire : ruelles pavées luisantes de brume, cours secrètes, château normand posé sur le vide. Par temps clair, la vue embrasse les marais salants, les îles Égades et jusqu'au cap Bon tunisien. La pâtisserie locale a sa célébrité, Maria Grammatico, dont les genovesi tièdes à la crème valent à eux seuls l'ascension.

Les salines et leurs moulins

Au sud, la réserve naturelle des salines de Trapani et Paceco déroule son damier de bassins roses et blancs ponctué de moulins à vent et de pyramides de sel. On y récolte l'or blanc depuis les Phéniciens, et un petit musée installé dans un moulin raconte les gestes des sauniers. Flamants roses et échassiers fréquentent les bassins, surtout au printemps et à l'automne. En fin de journée, la lumière rasante transforme le site en miroir; les photographes connaissent l'adresse. La boutique du site vend le sel en sachets de toile, souvenir léger et utile à la fois.

La table trapanaise, souvenir d'Afrique

Trapani regarde la Tunisie, et sa cuisine s'en souvient : le couscous di pesce, semoule au bouillon de poissons, est ici plat identitaire, servi dans les trattorias du port comme dans les maisons. Suivent les busiate al pesto trapanese, torsades aux amandes, tomates et ail, et le thon rouge sous toutes ses formes, héritage des madragues. Un verre de grillo ou de nero d'avola des vignobles voisins accompagne le tout sans se faire prier.

Vers les îles Égades

Depuis le même bassin, les hydroglisseurs filent en une demi-heure vers Favignana, la plus proche des Égades, ses criques turquoise et ses anciennes madragues. Les billets s'achètent au guichet du bassin, mais l'option demande une escale longue et un œil sur la montre, mais elle offre un condensé de Méditerranée insulaire difficile à battre. Les autres passagers se contenteront d'apercevoir les îles depuis la tour de Ligny, silhouettes posées sur l'horizon.

Il reste une dernière image, offerte quand le navire double la pointe et que les moulins des salines tournent dans le couchant : une ville de sel, de vent et de patience, gardée par sa montagne. La Sicile occidentale ne fait pas de bruit; elle fait mieux, elle donne le goût de revenir par la mer, encore et encore.