Un torii de bois haut de onze mètres, laqué de vermillon, garde l'entrée du sanctuaire Kehi depuis des siècles : les Japonais le comptent parmi les trois plus grands portiques du pays. Voilà qui donne le ton de Tsuruga, petite ville portuaire de la préfecture de Fukui, blottie au fond d'une baie profonde de la mer du Japon. L'escale réserve pourtant sa plus grande surprise ailleurs : cette rade discrète fut, au vingtième siècle, une porte d'entrée de l'humanité tout entière.

Un quai aux portes de la vieille ville

Au plus près, les navires s'amarrent au quai de Kanegasaki, qui met le secteur historique du front de mer à distance de marche; d'autres postes d'amarrage demandent quelques minutes de navette. La gare se rejoint en une dizaine de minutes de route, et un petit bus touristique relie les principaux attraits. Tout, ici, se parcourt sans hâte : la ville compte à peine 65 000 habitants et ses sites se concentrent entre les quais et le sanctuaire.

La porte de l'humanité

Sur le front de mer, un musée au nom émouvant, le Port of Humanity, raconte deux épisodes méconnus. Dans les années 1920, Tsuruga accueillit des centaines d'orphelins polonais évacués de Sibérie. Puis, en 1940 et 1941, débarquèrent ici les réfugiés juifs porteurs des « visas pour la vie » signés par le diplomate japonais Sugihara Chiune : après la traversée du Transsibérien et de la mer du Japon, c'est sur ces quais qu'ils foulèrent une terre sûre. Photographies, témoignages et objets restituent l'accueil que leur firent les habitants. La visite est sobre, courte et marquante.

Briques rouges et trains d'autrefois

À deux pas, un entrepôt de briques rouges bâti en 1905 rappelle l'époque où Tsuruga se présentait comme la « porte de l'Europe » : un train express venait de Tokyo jusqu'aux quais, où l'on embarquait pour Vladivostok avant de poursuivre en Transsibérien jusqu'à Paris. L'entrepôt abrite un vaste diorama ferroviaire qui reconstitue la ville de cette époque, ainsi que quelques restaurants. Le petit musée du chemin de fer voisin, installé dans une réplique de l'ancienne gare portuaire, complète le récit. En remontant la rue commerçante vers la gare, on croise même des statues de bronze tirées de « Galaxy Express 999 », clin d'œil des lieux à leur passé de trains et de paquebots.

Le sanctuaire et sa pinède

Fondé en l'an 702, Kehi Jingu veille sur tout le Hokuriku. Sous son grand torii, les pèlerins se succèdent depuis treize siècles; le poète Matsuo Basho y fit halte lors de son célèbre voyage vers le nord, et des stèles gravées de ses vers jalonnent les environs. Un peu plus loin le long de la baie, la pinède de Matsubara étire ses pins rouges et noirs derrière 1,5 km de sable clair. Les gens du coin viennent y marcher à toute heure, et la promenade sous les aiguilles, face à la mer calme, compte parmi les plaisirs simples de la journée.

Le marché de la mer du Japon

Pour finir en saveurs, le marché Nihonkai Sakana-machi aligne ses étals de poissons, de coquillages et de plats préparés. On y goûte des brochettes de fruits de mer grillées à la commande et, en hiver, le fameux crabe d'Echizen, orgueil de la préfecture. L'ambiance est bon enfant, les marchands invitent à la dégustation, et les allées sentent le grill et l'iode.

Repères pour l'escale

SiteDistance du quaiAccès
Musée Port of Humanity et entrepôt de briquesMoins de 1 km depuis KanegasakiÀ pied
Sanctuaire KehiEnviron 2 kmBus touristique, taxi ou marche
Pinède de Kehi no MatsubaraEnviron 3 kmBus touristique ou taxi

En regagnant la passerelle, on repense à tous ceux qui ont débarqué ici avant nous : orphelins, réfugiés, voyageurs du grand express d'Europe. Tsuruga n'a rien d'une escale spectaculaire, et c'est justement sa force. Elle rappelle qu'une escale peut être autre chose qu'un lieu de passage : un endroit où l'on tend la main. On repart avec cette idée en tête, et elle voyage longtemps.