Des cathédrales de glace vieilles de 12 000 ans dérivent au large de Twillingate chaque printemps. Détachées des glaciers du Groenland, elles descendent le courant du Labrador jusqu'à ce couloir maritime que les Terre-Neuviens ont baptisé l'allée des icebergs. Le village, posé sur des îles reliées par des ponts au nord-est de Terre-Neuve, s'est donné le titre de capitale mondiale de l'iceberg, et il faut voir une de ces masses turquoise passer devant les maisons de bois pour comprendre que le titre n'a rien d'exagéré.
Une arrivée en annexe
Les navires mouillent dans le havre et les passagers rejoignent le quai en annexe, au cœur d'un village de pêcheurs où les hangars à filets côtoient les galeries d'artistes. Tout est à échelle de marche : les boutiques de la rue principale, les cafés qui servent la chaudrée du jour, les sentiers côtiers qui partent directement des dernières maisons. L'accueil terre-neuvien fait le reste, direct et chaleureux, avec cet accent chantant qui roule comme la houle.
Un nom venu de Bretagne
Bien avant les Anglais, des morutiers bretons fréquentaient ces parages et les baptisèrent Toulinguet, en souvenir d'une pointe rocheuse proche de Camaret, en France. Les colons anglophones ont ensuite anglicisé le nom en Twillingate, mais la filiation demeure, jusque dans le nom de scène que choisira la cantatrice locale. Les environs conservent d'autres traces de cette époque où les équipages d'Europe traversaient l'Atlantique chaque printemps pour caler leurs filets dans ces eaux poissonneuses.
Le phare de Long Point
À quelques kilomètres du bourg, le phare de Long Point veille sur la baie de Notre Dame depuis 1876. Perché à plus de 90 mètres au-dessus de la mer, à Crow Head, il offre l'un des meilleurs postes d'observation de toute la côte : icebergs au printemps, baleines à bosse en été, oiseaux marins en toute saison. Un centre d'interprétation occupe les bâtiments du gardien et raconte le quotidien de ceux qui ont entretenu la lumière pendant des générations. Les falaises alentour se prolongent en sentiers de randonnée qui dominent la mer.
Sur l'eau, au plus près des géants
Plusieurs capitaines locaux proposent des sorties de deux heures pour approcher les icebergs et croiser les baleines à bosse qui viennent se nourrir de capelan durant l'été. Les meilleures semaines pour la glace s'étendent de la fin mai à la fin juin, mais certains colosses s'attardent en juillet. Entre deux observations, les guides racontent la pêche à la morue, les hivers de banquise et les tempêtes d'automne. Certains offrent même une dégustation de morceaux de glace millénaire repêchés à l'épuisette.
Mémoire de pêcheurs
À environ cinq kilomètres du village, le site de Prime Berth reconstitue une station de pêche familiale : hangars sur pilotis, doris, trappe à morue grandeur nature dans laquelle on peut entrer. Au village même, le musée de Twillingate, installé dans l'ancien presbytère anglican, conserve des objets béothuks, des souvenirs de la chasse au phoque et la presse du journal local d'autrefois. On y découvre aussi Georgina Stirling, cantatrice née ici qui brilla sur les scènes d'Europe à la fin du 19e siècle sous le nom de Marie Toulinguet.
Saveurs du bout du monde
- Chaudrées de fruits de mer et morue fraîche dans les restaurants du havre.
- Vins de petits fruits élaborés à la Auk Island Winery, dont certains à base d'eau d'iceberg.
- Confitures de chicoutai, cette baie nordique que les habitants appellent bakeapple.
Le dernier regard
En reprenant l'annexe, on se retourne souvent une dernière fois vers les falaises, dans l'espoir d'apercevoir un souffle de baleine ou l'éclat bleuté d'un iceberg à l'horizon. Twillingate laisse cette impression particulière des ports où la nature décide encore du calendrier : chaque escale y est différente de la précédente, selon ce que le courant du Labrador aura bien voulu apporter ce matin-là.


