Bien avant d'arriver, les passagers la repèrent depuis le pont : une montagne à deux pointes dont la silhouette évoque un cœur. Elle culmine à 1 175 mètres et donne son nom au lieu, Uummannaq, « en forme de cœur » en groenlandais. À ses pieds, un bourg de maisons vives s'accroche au granit, posé sur une petite île à 70 degrés de latitude nord. Les navires d'expédition jettent l'ancre dans la baie, souvent encombrée d'icebergs, et les zodiacs conduisent les visiteurs jusqu'au petit port de pêche.
Une communauté du Grand Nord
Uummannaq compte parmi les localités les plus attachantes de l'ouest du Groenland. Les pêcheurs y débarquent flétans et crevettes, les chasseurs partent encore en traîneau sur la banquise l'hiver venu, et les enfants jouent entre les rochers polis par les glaciers. Le soleil ne se couche pas de la fin mai à la fin juillet, offrant aux escales estivales une lumière continue qui déroute et fascine à la fois. Marcher dans les ruelles pentues, saluer les habitants, observer le va-et-vient du port : l'essentiel de la visite tient dans cette immersion sans mise en scène. Les pentes sont réelles, cela dit : prévoyez de bonnes chaussures et des pauses fréquentes, que le paysage justifie de toute façon sans effort.
Le musée et les momies de Qilakitsoq
Installé dans un ancien hôpital, le musée local mérite qu'on lui consacre du temps. Ses salles racontent la chasse arctique, la vie des expéditions polaires et surtout la découverte qui a rendu la région célèbre : les momies de Qilakitsoq. En 1972, deux chasseurs ont trouvé par hasard, dans un abri rocheux voisin, les dépouilles remarquablement conservées de plusieurs femmes et enfants inuits inhumés au quinzième siècle. Leurs vêtements de peau, intacts après cinq siècles, ont livré une mine d'informations sur la vie d'alors. Le musée en présente des reproductions fidèles et raconte cette histoire avec beaucoup de respect.
Pierres, tourbe et granit
En poursuivant la promenade, on croise l'église de pierre construite en 1935, dont les murs de granit s'harmonisent avec la montagne qui la surplombe. Tout près subsistent des maisons de tourbe traditionnelles, témoins de l'habitat d'autrefois ; l'une d'elles est demeurée occupée jusqu'en 1980, un détail qui rappelle combien le passé reste proche ici. Ces bâtiments modestes, blottis entre les rochers, forment un contraste touchant avec les icebergs monumentaux qui dérivent au large.
La baie et ses géants de glace
Le fjord d'Uummannaq figure parmi les plus spectaculaires du Groenland occidental. Les glaciers qui l'alimentent produisent des icebergs massifs, qui s'échouent parfois devant le bourg et y demeurent des semaines. Même depuis le rivage, le spectacle suffit : les blocs dérivent avec lenteur, virent du blanc au turquoise selon la lumière et libèrent à l'occasion un grondement sourd qui roule longtemps sur l'eau. Selon les programmes, les expéditions proposent des sorties en zodiac au ras de ces murailles bleutées, ou une navigation vers le site archéologique de Qilakitsoq, sur la rive opposée. Chaque sortie dépend de la glace et du vent, variables souveraines de l'Arctique.
Le cœur en partant
Quand le navire lève l'ancre, la montagne reste longtemps visible, dressée au-dessus des maisons comme une vigie. Les passagers demeurent sur le pont, incapables de rentrer tant que la silhouette ne s'est pas fondue dans l'horizon. Uummannaq laisse ce sentiment rare : celui d'avoir touché un monde à la fois rude et profondément humain, où l'on vit depuis des générations en bonne intelligence avec la glace. Le nom du lieu dit vrai. Cette escale se loge quelque part près du cœur, et elle y reste.


