Une colonne de brume monte de la savane, visible à des kilomètres à la ronde, comme la fumée d'un feu que rien n'éteint. Les peuples du fleuve l'ont nommée Mosi-oa-Tunya, « la fumée qui gronde ». C'est le signal des chutes Victoria, et c'est vers ce panache que convergent les voyageurs qui font escale ici, au bord du Zambèze, côté Zimbabwe. Précision utile : aucun paquebot n'accoste évidemment au cœur de l'Afrique australe. Cette étape appartient aux safaris-croisières fluviaux, ces itinéraires où de petits bateaux naviguent sur le haut Zambèze, en amont des cataractes, entre berges sauvages et couchers de soleil.

Naviguer sur le haut Zambèze

En amont des chutes, le fleuve ne laisse rien deviner du chaos qui l'attend. Large, lent, semé d'îles boisées, il glisse entre les rives du Zambezi National Park et celles de la Zambie voisine. Les embarcadères se trouvent à quelques minutes de route de la ville de Victoria Falls, et les sorties se déclinent du matin au soir : safari matinal quand la lumière rase l'eau, croisière de mi-journée, puis la fameuse sortie au couchant, la plus courue, verre à la main pendant que le ciel vire à l'orange. Les embarcations, du bateau à deux ponts à la vedette intime, avancent au ralenti pour laisser la faune dicter le programme.

Un safari au fil de l'eau

Les hippopotames donnent le rythme : des familles entières émergent par grappes, oreilles frémissantes, avant de replonger dans un souffle bruyant. Sur les bancs de sable, les crocodiles prennent la pose, gueule entrouverte. Avec un peu de chance, des éléphants descendent boire en fin de journée, parfois en traversant à gué vers une île, et les guides coupent alors le moteur pour vivre la scène en silence. Au-dessus, l'aigle pêcheur d'Afrique lance son cri perçant, l'un des sons les plus reconnaissables du continent. Chaque sortie compose ainsi son propre spectacle, sans scénario ni garantie, ce qui fait tout le prix de l'affaire.

Face aux chutes

L'excursion vers les cataractes demeure le sommet de l'étape. Depuis le sentier de la « forêt de pluie », arrosée en permanence par les embruns, une quinzaine de points de vue font face au rideau d'eau : environ 1,7 km de large, une centaine de mètres de chute, un grondement qui couvre les voix et des arcs-en-ciel qui se forment et se défont dans la brume. David Livingstone, premier Européen à les décrire en 1855, leur donna le nom de sa reine. Selon la saison, le visage des lieux change du tout au tout : aux hautes eaux, vers la fin de l'été austral, les embruns trempent les visiteurs malgré les ponchos; aux basses eaux, la muraille de basalte se dévoile et laisse lire la gorge dans toute sa profondeur. Un peu plus loin, le pont métallique de 1905 enjambe le canyon vers la Zambie, sous l'œil des amateurs de saut à l'élastique.

La ville-safari

La petite ville de Victoria Falls vit entièrement de cette rencontre entre le fleuve et la faille. Marchés de sculptures, terrasses où les phacochères broutent les pelouses, hôtels historiques où l'on prend le thé face au panache : tout ici rappelle que la brousse commence au bout de la rue. Les babouins et les éléphants circulent librement aux abords, et les guides répètent la consigne d'or : on observe, sans approcher ni nourrir.

Au dernier soir, quand le soleil tombe derrière les îles et que les hippopotames saluent la nuit de leurs grognements, la colonne de brume rougeoie encore à l'horizon. Peu d'étapes de voyage réunissent ainsi un fleuve mythique, une merveille naturelle classée au patrimoine mondial et la proximité tranquille des grands animaux. On quitte le Zambèze en sachant très exactement pourquoi on y reviendra.