Entre les vignes du Rhin et la ligne bleue des Vosges, une ville a traversé les guerres sans perdre une seule de ses maisons anciennes. Colmar, épargnée par les bombardements, aligne cinq siècles de colombages peints comme au premier jour. Pour les passagers des croisières rhénanes amarrées à Breisach, sur la rive allemande, elle constitue l'excursion reine : une trentaine de minutes d'autocar à travers la plaine d'Alsace, et l'on débarque dans un décor que Walt Disney lui-même, dit-on, aurait pris pour modèle.
De Breisach à la capitale des vins d'Alsace
Les navires du Rhin font halte au pied de la colline de Breisach, et les excursions vers Colmar figurent à presque tous les programmes, souvent combinées avec la route des Vins et ses bourgs viticoles, Riquewihr, Kaysersberg ou Eguisheim. La ville se visite à pied : le centre ancien, entièrement piéton, se concentre dans un rayon de dix minutes de marche. Un petit train touristique fait le tour des monuments pour ceux qui préfèrent économiser leurs pas.
La Petite Venise, canaux et colombages
Le quartier le plus recherché s'étire le long de la Lauch, cette rivière modeste qui servait aux maraîchers et aux tanneurs. Les maisons à pans de bois, roses, vertes, bleues, se penchent au-dessus de l'eau, croulant de géraniums dès le printemps. Des barques à fond plat proposent une glissade d'une demi-heure sous les ponts fleuris ; vue de l'eau, la ville change encore de visage. Le quai de la Poissonnerie et l'ancienne halle aux poissons prolongent la promenade jusqu'au marché couvert de 1865, où les étals débordent de munster, de kougelhopf et de charcuteries ; on y compose en dix minutes un pique-nique alsacien digne de ce nom.
Un retable qui bouleverse depuis 500 ans
Le musée Unterlinden, installé dans un couvent de dominicaines du treizième siècle et agrandi par les architectes Herzog et de Meuron, conserve l'une des œuvres majeures de l'art occidental : le retable d'Issenheim, peint par Matthias Grünewald entre 1512 et 1516. Ses panneaux dépliables, sa crucifixion d'une intensité rare et sa résurrection irradiante impressionnent même les visiteurs qui se croyaient indifférents à la peinture ancienne. Le reste des collections court de l'archéologie à Picasso ; une heure et demie y passe sans qu'on la voie.
Maisons qui racontent, ruelles qui musardent
Le centre déroule ensuite son florilège : la maison Pfister de 1537, avec sa galerie de bois et ses fresques ; la maison des Têtes et ses 106 visages sculptés ; le Koïfhus, ancienne douane de 1480 où transitaient les marchandises de la Décapole, cette ligue de dix villes libres d'Alsace ; la collégiale Saint-Martin et son grès jaune, veillée par les cigognes dont les nids coiffent les toits alentour. Les enseignes de ferronnerie, les oriels ouvragés et les cours cachées récompensent ceux qui lèvent la tête et poussent les portes.
Bartholdi, l'enfant du pays
Un détail amusera les voyageurs nord-américains : la statue de la Liberté est née ici. Auguste Bartholdi, son sculpteur, a vu le jour rue des Marchands en 1834 ; sa maison natale abrite un musée consacré à son œuvre, et une réplique de douze mètres de la Liberté accueille les automobilistes à l'entrée nord de la ville. De New York à Colmar, la boucle se referme sur quelques centaines de mètres de ruelles alsaciennes.
À l'heure du retour
Une tarte flambée croustillante, un verre de riesling ou de gewurztraminer pris sous les arcades, et l'autocar ramène ses passagers vers le Rhin. Beaucoup somnolent, repus ; d'autres regardent défiler les vignes en silence. Colmar laisse cette impression singulière d'une ville-musée restée vivante, où l'on fait son marché entre deux chefs-d'œuvre. Les navires repartent vers Strasbourg ou Bâle ; les cigognes, elles, restent sur leurs clochers.