Aucune route ne mène à Nain. La localité la plus septentrionale du Labrador ne se rejoint que par la mer ou les airs, et c'est ce qui rend l'arrivée en zodiac si particulière : on aborde un monde qui vit selon ses propres règles, entre montagnes dénudées, eaux froides où dérivent parfois des glaces et ciels immenses. Capitale administrative du Nunatsiavut, territoire autonome des Inuits de la région, la petite communauté accueille chaque été une poignée de navires d'expédition en route vers les fjords du Nord.
Le cœur du Nunatsiavut
Depuis 2005, les Inuits du Labrador administrent leur propre gouvernement régional, une première au Canada atlantique, et Nain en constitue le centre. Débarquer ici, c'est d'abord rencontrer une communauté d'environ 1 200 personnes où l'inuttitut se parle encore au quotidien. Les visites se font à pied, souvent guidées par des résidents : maisons colorées posées sur le roc, motoneiges attendant l'hiver près des perrons, séchoirs à poisson, quatre-roues qui se croisent sur les chemins de gravier et regards curieux d'enfants qui saluent les visiteurs. Rien n'est mis en scène, et c'est précisément la valeur de cette rencontre.
L'héritage morave
La communauté elle-même est née d'une mission fondée en 1771 par des missionnaires moraves venus d'Europe centrale, qui établirent une chaîne de postes le long de cette côte. Ils ont laissé une tradition qui étonne toujours : la fanfare de cuivres. L'église morave perpétue cet héritage, et il arrive que les musiciens accueillent les navires avec quelques hymnes joués face à la mer, tubas et trompettes brillant dans la lumière nordique. Ce mélange de chorals européens et de culture inuite ne s'entend nulle part ailleurs que sur cette côte.
Illusuak, la mémoire vivante
Sur le rivage se dresse le bâtiment le plus remarquable du lieu : Illusuak, centre culturel aux courbes de bois inspirées des habitations traditionnelles semi-souterraines. On y découvre l'histoire, la langue et l'art des Inuits de la région à travers témoignages, objets et projections, et l'endroit sert aussi de lieu de rassemblement communautaire — il n'est pas rare d'y croiser des aînés en pleine conversation autour d'un thé. Les sculptures locales en serpentine ou en bois de caribou proposées ici constituent des souvenirs dont la provenance ne fait aucun doute, et dont l'achat soutient directement les artistes.
Aux portes des monts Torngat
Pour la plupart des navires, l'escale sert de seuil vers le parc national des Monts-Torngat, plus au nord, là où des sommets de granit parmi les plus anciens de la planète plongent directement dans des fjords profonds. Le nom vient de l'inuttitut tongait, « lieu des esprits », là où les chamans venaient chercher leurs visions. Certains itinéraires y consacrent plusieurs jours de navigation, de marches en toundra et de sorties en zodiac sous la garde d'ours polaires potentiels ; la halte à Nain prend alors tout son sens, celui d'une préparation humaine avant la démesure minérale.
Plus haut sur la côte
Certains itinéraires poursuivent vers Hebron, ancienne station morave des années 1830 aujourd'hui déserte, dont la grande bâtisse blanche restaurée veille seule au fond de sa baie. C'est là qu'en 1959 les familles inuites apprirent leur relocalisation forcée, blessure reconnue par des excuses officielles en 2005 ; une plaque le rappelle sobrement. La visite, bouleversante de simplicité, éclaire d'un jour nouveau tout ce que l'on vient de voir à Nain.
Ce qu'on emporte
En reprenant la mer, beaucoup de passagers restent silencieux sur le pont, à regarder les maisons de couleur s'estomper contre la montagne. Cette communauté ne se visite pas comme un attrait : elle se rencontre. Et cette poignée de main échangée au bout du monde habité pèse souvent plus lourd, dans la mémoire d'un voyage, que bien des monuments célèbres.