Aucun quai n'attend le voyageur ici. Aucun village, aucune route, aucun commerce. Skjoldungen est une île inhabitée de la côte sud-est du Groenland, longue d'une cinquantaine de kilomètres, séparée de la terre principale par un fjord qui porte le même nom. Les navires d'expédition qui s'y aventurent offrent à leurs passagers l'un des paysages les plus spectaculaires de l'Arctique, dans une solitude presque totale. C'est une escale qui ne ressemble à aucune autre, précisément parce qu'il n'y a personne.
Un fjord en forme de fer à cheval
Le fjord de Skjoldungen, que les Groenlandais nomment Saqqisikuik, contourne l'île en dessinant un long couloir d'eau sombre entre des parois vertigineuses. Les sommets enneigés s'élèvent directement depuis la mer, entaillés de cascades et de langues de glace. Par beau temps, les reflets des montagnes sur l'eau immobile créent des symétries que les photographes guettent depuis le pont. Le navire avance lentement, et chaque virage du chenal recompose le décor.
Au fond du bras nord attend la récompense du voyage : le glacier Thrym, un fleuve de glace qui descend de la calotte intérieure jusqu'à la mer. Sa façade fracturée laisse parfois tomber des blocs dans un grondement qui roule longtemps entre les parois. Les icebergs ainsi mis à l'eau dérivent ensuite dans le chenal, escortant les embarcations qui s'approchent avec prudence.
Sorties en zodiac et débarquements
Selon l'état de la mer et des glaces, les équipes d'expédition organisent des sorties en zodiac au pied du glacier ou des débarquements sur les rives. Les marches guidées permettent de fouler la toundra, où poussent bouleaux nains, saules arctiques et fleurs minuscules accrochées entre les rochers. La vallée de Dronning Marie, en bordure du glacier Thrym, déroule un paysage glaciaire en auge d'une régularité étonnante, sculpté par des millénaires d'érosion.
- Navigation panoramique jusqu'au front du Thrym
- Sorties en zodiac parmi les icebergs, selon la météo
- Marches sur la toundra accompagnées par les guides du bord
- Observation de la flore arctique et, avec de la chance, de la faune marine
Des traces humaines effacées
L'île n'a pourtant pas toujours été déserte. Des groupes inuits nomades ont fréquenté ces rivages pendant des millénaires, et les archéologues y relèvent encore les traces discrètes d'anciennes habitations. Au XXe siècle, une petite communauté s'y est brièvement établie avant d'être déplacée. Il ne reste aujourd'hui de cette présence que quelques vestiges que les guides savent repérer, et qui rappellent combien la vie humaine fut ici une conquête fragile, toujours négociée avec la glace et l'hiver.
Cette histoire donne à l'escale une profondeur particulière. En marchant sur ces rives, on mesure ce que signifiait vivre de la chasse au phoque dans l'un des environnements les plus exigeants de la planète, à des centaines de kilomètres de tout voisinage.
Le temps suspendu du Grand Nord
Une journée à Skjoldungen s'écoule autrement. Pas de programme minuté, pas de monuments à cocher : la météo décide, la glace dispose. Les passagers passent de longues heures sur le pont, jumelles en main, à guetter un souffle de baleine ou le vol d'un aigle de mer. Le silence n'est interrompu que par le craquement des glaces et le moteur des zodiacs. Beaucoup confient que c'est précisément ce dépouillement qui les marque le plus.
Ce qui reste après le passage
Quand le navire reprend la haute mer, les parois du fjord se referment lentement derrière lui, comme si l'île retournait à son secret. Il ne reste alors que des images : la muraille bleutée du glacier Thrym, les sommets doublés par leur reflet, la toundra rase sous le vent. Skjoldungen n'offre rien à acheter et rien à rapporter, sinon la certitude d'avoir vu le monde tel qu'il existait bien avant nous. Et c'est peut-être le plus précieux des souvenirs de voyage.